Scènes

"Le public doit pouvoir lâcher prise", dit Christos Papadopoulos, dont la danse est un voyage à découvrir aux Halles avec "ION", les 7 et 8 décembre. 

Début novembre, Festival d’Automne, Paris. Le Théâtre des Abbesses accueille pour trois soirs ION du jeune chorégraphe grec Christos Papadopoulos.

Son chemin vers la danse est le résultat d’une série de coïncidences, confie-t-il dans un sourire. Étudiant en sciences politiques, il est tenté par le théâtre et présente, sans trop y croire, l’examen d’entrée de l’École du Théâtre national de Grèce, où il est admis. Bientôt une autre envie germe en lui : il s’en ira à Amsterdam étudier la danse et la chorégraphie à la School for New Dance Development. Il participe en 2004 aux cérémonies d’ouverture et de clôture des JO d’Athènes, et travaille avec de nombreux chorégraphes, avant de fonder en 2015 la Cie Leon & the Wolf et de créer ses propres pièces. En parallèle, il enseigne le mouvement et l’improvisation à la Drama School du Conservatoire d’Athènes.

Les deux premières pièces qu’il signe, Elvedon , puis OPUS, révèlent un univers à la fois minimaliste et poétique, et sont vite remarquées. ION, créé à Athènes en janvier 2018, tourne en Europe et arrive à Bruxelles.

"Je n'ai pas voulu 'ION' comme une pièce politique, mais en fait elle l'est: elle montre que nous ne pouvons nous en sortir qu'en coopérant", dit Christos Papadopoulos.
© Lion & the Wolf

Les bancs de poissons, les nuées d’oiseaux ont inspiré le créateur. Or "transposer les lois de la nature sur scène serait un échec, faute de réalité. Ce qui m’intéressait, c’est d’imaginer une situation sociale, un groupe dont l’essence existe parce que l’individualité de chacun est dévouée généreusement à la tâche commune , relève-t-il. C’est parce qu’ils sont qui ils sont qu’ils forment cette société particulière."

Il semble donc que Christos Papadopoulos croie en la communauté… "Tellement ! Pour moi, c’est la seule façon positive d’exister. Même si ça semble un cliché quand on l’observe dans la nature, on voit que ça fonctionne. C’est un système varié, complexe, éventuellement même hiérarchisé et qui contient du moins des alternances, mais qui est vraiment efficace."

"La nature me constitue"

La nature, il la connaît. "Je suis un gamin de la campagne, des montagnes. Mon grand-père était viticulteur. La nature me constitue. Mais je pense que je ne l’ai vraiment compris qu’en 2008, quand j’ai passé un mois et demi au Kenya, pour un projet de performance. J’étais avec ma tente, au milieu de la savane. La nuit je voyais les lions passer tout près. Il s’est produit là, pour moi, quelque chose de très précieux et spirituel - je suis même embarrassé d’en parler en ces termes. Pour la première fois, je me trouvais dans un environnement non protégé, fait ni par ni pour les humains. L’être humain n’était pas la question. Je me suis senti comme une frêle gazelle qui, si elle fait un pas dans la mauvaise direction, est dévorée. Le paradoxe a été que cette situation, plutôt que de générer de la peur, m’a apporté une incroyable libération : c’est tellement plus grand que moi, je n’ai aucun rôle à jouer dans cette chose qui me dépasse. À partir de là, j’ai compris que j’avais intérêt à faire un zoom arrière vis-à-vis du drame humain, en tant que drame du monde occidental civilisé. Voir les choses comme de très loin, de façon globale, puis tout doucement rezoomer et découvrir les individualités qui font partie d’un système dont elles ne peuvent être dissociées."


C’est une sorte de voyage méditatif, également, que le chorégraphe espère créer chez les spectateurs.

De la place pour la pensée

"Le public doit pouvoir lâcher prise. Quand vous regardez la mer, vous n’êtes pas à proprement parler hypnotisé mais vous baissez la garde, vous abandonnez vos attentes, pour vous laisser porter par vos sens. J’aime l’idée que, dans mes spectacles, il y ait de la place pour les mouvements de pensée des spectateurs."

Or la place, c’est aussi l’espace. Moins celui de la scène que celui qui existe entre les corps. "Si sur le plateau on se contente du déplacement d’un point à un autre, ça ne vaut rien. Ce qui compte, c’est l’espace entre nous - et ce n’est pas spirituel, c’est réel : expérimenter et éprouver chaque centimètre de ce mouvement, de ce glissement, en quoi il modifie la relation, ce qu’il crée comme espace de débat."


"ION" ou la communauté de l'essaim

Ça commence par l’obscurité barrée d’un rai de lumière, comme une faille, un crépuscule horizontal où surgissent et s’effacent des silhouettes furtives. Un son sourd enveloppe ce va-et-vient mystérieux.

Peu à peu se révèlent des corps dont la course a fait place à des pas glissés, à la fois précis et évanescents. Dix danseurs habitent ION, troisième pièce chorégraphiée par Christos Papadopoulos. Hommes, femmes, tous pareillement vêtus, pantalon sombre et torse nu - dans une sorte de donnée brute, non sexuée, de leur égalité diverse -, dix êtres singuliers formant un tout hétérogène et pourtant soudé.

L’individu et le groupe, l’apparent chaos et l’organisation du mouvement : voilà les ingrédients de ce moment hors du commun, fait d’oscillation lancinante et de mouvement perpétuel.

Vibration organique

Organique comme les impressionnants vols d’oiseaux dont elle s’inspire, la pièce offre au spectateur le vaste champ de l’imaginaire, ouvert par la contemplation, tout en questionnant avec acuité ce qui, d’êtres disparates, fait communauté. Et jusqu’à la matière même de la danse, ses codes, la liberté qu’ils laissent, les chemins que peuvent y tracer les interprètes, la place qu’y occupent les personnalités.

Les dix danseuses et danseurs de "ION", comme des ions chargés d'électricité, qui se meuvent les uns en fonction des autres.
© Elina Giounanli

Si l’on peut être tenté d’analyser dans ION la fonction du danseur et sa position dans l’unisson, la proposition de Christos Papadopoulos vaut aussi - voire surtout - pour la poésie brute et sensible qu’il y injecte, pour la folle précision qui s’y trace tout en déployant des espaces inédits pour la perception.

La musique de Coti K, électro texturée en nappes et boucles, épouse avec justesse l’orfèvrerie du geste, son économie, sa tension, la vibration de ses infimes variations, ses fascinantes connexions.

  • Bruxelles, Halles de Schaerbeek, les 7 et 8 décembre, à 20h. Durée : 1h. Infos & rés. : 02.218.21.07, www.halles.be