Scènes

Allo  ! Il y a quelqu’un  ? […] Je me suis arraché un bout de langue […].”

– “Philippe, je t’appelle à cause de papa.”

“Lisa  ?” “Ton père vieillit, il a besoin d’être suivi.”

Oui, mais qui va le suivre  ? Qui pour accompagner, entourer et prendre soin d’un père basculant dans la démence  ? “Je ne peux pas, je travaille.”

À 35 ans, un homme (Georges Lini) voué corps et âme à son boulot voit peu à peu sa vie s’effilocher et partir en vrille  : il vient d’être licencié, a quitté sa femme Lisa (Nargis Benamor) et ses enfants, se prend la tête avec son fidèle ami Ulf (Itsik Elbaz), ne saisit pas l’état mental dans lequel se trouve son frère Philippe (Vincent Lecuyer) et doit, tout à coup, héberger son père sénile (Luc Van Grunderbeeck).

Après avoir magnifié l’œuvre mythique de Camus, Caligula, dans les ruines de l’Abbaye de Villers-la-Ville cet été – avec un époustouflant Itsik Elbaz en empereur fou –, Georges Lini entame cette rentrée théâtrale au Poche avec la mise en scène totalement déconcertante et interpellante de L’homme qui mangea le monde, pièce écrite en 2009 par l’écrivain et directeur de théâtre allemand Nis-Momme Stockmann.

Rythme soutenu, oppressant

Un canapé recouvert de coussins au motif léopard, des animaux empaillés, un frigo fuschia, une baignoire sur pied, une vieille armoire en bois, un décor de lac et montagnes, une cuisinière, un buste portant une robe de mariée et un boudoir. Si tous les éléments du décor sont, dès le début de la pièce, en place sur scène, les dialogues s’enchaînent avec logique et fluidité grâce à un chapitrage clair – 1. La grippe ; 2. ULF ; 3. Asthme ;… – qui permet au spectateur de ne pas perdre le fil dans l’agrégat des émotions et des conversations que partage ce trentenaire avec ses proches. C’est que le rythme est soutenu, haletant, oppressant, entre les coups de fil, les coups du sort, les coups de gueule et les coups de remords. Dépassé, submergé, celui qui brillait professionnellement et pensait tout contrôler perd peu à peu pied pour sombrer dans le burn-out.

Car l’étau se resserre. En week-end au bord du lac, il voudrait d’abord “un tout petit instant, juste décrocher”. Mais il doit “penser à Lisa et aux enfants” – et payer la pension alimentaire –, s’occuper d’un père dément et puis, il voudrait, dans notre société toujours plus encline au culte de la performance et de la réussite, introduire une demande de crédit pour “se mettre à son compte”.

Sans verser dans le drame et avec quelques touches d’humour (noir), Georges Lini parvient habilement, et, par moments même frontalement, à faire prendre conscience de la violence de l’engrenage du tout-au-boulot et de ses terribles conséquences qui peuvent dévorer une vie.


Bruxelles, Théâtre de Poche, jusqu’au 13 octobre. Infos et rés.  : 02.649.17.27. – www.poche.be