Quand le décor raconte une histoire

Rencontre > Camille de Marcilly Publié le - Mis à jour le

Scènes

Meilleurs copains d’enfance", Thibaut de Coster et Charly Kleinermann travaillent ensemble depuis sept ans. L’un scénographe, l’autre spécialisé en décoration intérieure, ils s’entraidaient souvent sur leurs projets respectifs. Un jour, ils ont décidé de s’associer pour mener à bien leurs réalisations tant en théâtre qu’en décoration mais, au fil du temps, la scénographie l’a emporté. Petit à petit, le travail de ces deux perfectionnistes est reconnu, à tel point qu’ils ont dû refuser des propositions cette année et en demeurent surpris tant ce métier est une passion qui leur tient à cœur.

L’ambiance chaleureuse et désuète de brocante années 30 dans "La Revanche de Gaby Montbreuse", c’est eux. Les costumes hilarants rendant obèse la plus mince des comédiennes dans "Do Eat", c’était aussi eux. Le trio d’hôtesses de l’air aux costumes colorés dans un décor blanc pour "Boeing Boeing", c’est encore eux. En 2010, ils ont été nominés dans la catégorie "meilleure scénographie" des Prix de la Critique pour "Le Lieu commun" de François Archambault mis en scène par Miriam Youssef, un tournant dans leur carrière - "même si nous n’avons pas emporté le prix, cela a eu des répercussions", remarque Charly Kleinermann.

Dynamique

Inséparable, ce duo atypique détonne dans le paysage scénique belge. A l’aise tout aussi bien dans le foyer feutré du Théâtre du Parc, où nous les avons rencontrés, qu’au Théâtre de la Toison d’or, Charly Kleinermann et Thibaut de Coster ne voient que des atouts dans leur alliance. "Etre deux, c’est une force. Nous sommes amis depuis l’école primaire, on se connaît assez pour discuter si nous sommes en désaccord. Dans des théâtres où il y a peu de budget, il nous est arrivé de se partager un salaire à deux, cela ne nous a jamais arrêtés", explique Charly. "On n’est jamais d’accord pour les chaussures…, l’interrompt Thibaut en souriant. C’est comme un jeu, le metteur en scène tranche. En fait, on forme un trio avec le metteur en scène, c’est une dynamique très porteuse."

Comme des gosses à Eurodisney

Six à huit semaines de travail intense sont nécessaires pour la conception, la construction et la finition d’un décor ainsi que la confection des costumes. "Une aventure humaine indéniable", note Charly Kleinermann. Signer à la fois les costumes et la scénographie est un avantage apprécié des metteurs en scène car cela crée une belle cohérence visuelle. "C’est une énorme masse de travail mais nous faisons vraiment partie d’une famille, c’est formidable", ajoute Thibaut de Coster.

Au terme de ce processus de création, c’est la générale, dernière répétition sans public, qu’ils préfèrent. Là, alors que "tout [leur] appartient encore", ils ont l’impression que les comédiens ne jouent que pour eux. Puis, plus tard, tapis dans les coulisses, ils se retrouvent "comme des gosses à Eurodisney" en voyant leur scénographie habitée, vivante.

Duo de perfectionnistes

Contactés par le metteur en scène, ils commencent par lire la pièce tout en prenant des notes chacun de leur côté. "A chaque fois, nos idées vont dans le même sens, elles sont déjà associées", remarque Charly, "Si à un moment il y a un flou, l’un des deux devient moteur et fait rebondir les idées, c’est l’avantage de travailler en binôme." A la lecture, l’imagination s’emballe, c’est l’heure du "fantasme", puis ils commencent à créer des dessins préparatoires et des croquis. Quand le projet se concrétise, les scénographes confectionnent une maquette soumise à l’approbation du metteur en scène. Une fois celle-ci validée, les plans et les cotations sont remis aux constructeurs qui réalisent le gros œuvre. "Pour le matiérage, la peinture, les finitions, nous faisons tout nous-mêmes, explique Charly. On adore ! Nous sommes très vigilants sur le choix des couleurs, sur le sol…" "On accompagne le projet jusqu’au bout, dans les moindres détails", ajoute Thibaut. "Cela n’arrivera jamais qu’on nous fasse une commande et qu’une fois le travail terminé, on se dédouane de la création. On est là aussi pour la création lumière qui est très importante, jusqu’à la première et même les jours d’après." Charly : "Rien n’est laissé au hasard et si, sur mille spectateurs, il n’y en a peut-être que deux qui auront vu un détail, cela compte."

Fait main

Thibaut de Coster et Charly Kleinermann se qualifient eux-mêmes de "jusqu’au boutistes". Ils poussent le perfectionnisme jusqu’à créer, patronner et coudre eux-mêmes les costumes de toutes leurs créations. "On fabrique tout, explique Charly. Pour ‘La Dame de chez Maxim’, au Parc, on a créé toutes les robes. Pour les hommes, il y a parfois de l’achat mais tout est customisé ou recoupé."

"On se rend compte que tout doit passer entre nos mains parce qu’un costume acheté à côté d’un costume créé par nous sur scène, on voit la différence", ajoute Thibaut.

Raconter une histoire

De "La Dame de chez Maxim" de Feydeau mis en scène par Miriam Youssef à "Rien à signaler" de Martin Crimp orchestré par Georges Lini en passant par "Boeing Boeing" mis en scène par Nathalie Uffner au Théâtre de la Toison d’or, il y a d’immenses différences de registres artistiques. "Oui, chacun a une méthode de travail différente. On sait bien aussi qu’au TTO, il faut aller droit à l’essentiel par exemple, explique Charly Kleinermann. En fait, on ne devrait pas reconnaître notre travail, c’est le projet qui doit ressortir, être mis en valeur, et pas une touche ou une marque de notre part. Avec le temps, peut-être que certains commencent à voir qu’il y a quelque chose de commun entre les créations mais ‘Boeing Boeing’ et ‘La revanche de Gaby Montbreuse’, cela n’a rien à voir."

"Je suis content de ne pas être un artiste qui a une bonne idée et qui la refourgue pendant dix ans, ajoute Thibaut de Coster. Il y a des gens qui ont un univers esthétique très fort, ce n’est pas la vision que j’ai de mon métier. J’imagine des scénographies qui racontent des histoires et qui sont des outils pour les comédiens. La scénographie doit aider le spectateur à entrer dans l’histoire." A leurs yeux, les costumes et le décor doivent faire partie d’un tout, être au service du spectacle. A eux de s’adapter à l’histoire.

Projets

Alors que "Boeing Boeing" créé à la Toison d’or poursuit son vol au Centre culturel d’Uccle, le duo de scénographes travaille sur une création au Théâtre des Galeries, "La Vérité" de Florian Zeller, mis en scène par Patrice Mincke. "C’est une tournette donc il y a des challenges techniques. Nous sommes en train de choisir les couleurs, le mobilier et les costumes." Après les Galeries, ils travailleront sur un spectacle jeune public, "Inuit", du Théâtre de la Galafronie. Et bien d’autres projets se cachent dans leurs beaux carnets à dessins.


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