Scènes

Avec leurs créations concomitantes "Études" au National et "Que reste-t-il des vivants?" au Théâtre de la Vie, Françoise Bloch et Laurent Plumhans mettent les mains dans le chaudron. Critique

Prendre le réel à bras-le-corps, le questionner, le malmener au besoin, nous bousculer dans la foulée : c’est l’une des vertus du théâtre d’aujourd’hui. Qui sonde volontiers l’univers impitoyable du travail, par exemple, comme l’ont fait Thomas Depryck et Antoine Laubin dans "Le Réserviste", ou Julien Prévieux et Vincent Thomasset pour les "Lettres de non-motivation". Et bien sûr Françoise Bloch avec la trilogie qu’elle y a consacrée ces dernières années ("Grow or go", "Une société de services", "Money").

Le réel est d’ailleurs, dit la metteuse en scène "une source inépuisable de jeu, de théâtre, de pensée". Pour sa nouvelle création comme pour les précédentes, elle a défriché le terrain, creusé le sujet auprès de spécialistes, invité des acteurs à chercher eux aussi pour, de la matière amassée, testée, triée, compactée, faire une écriture commune - jusqu’au travail de montage.

© Hubert Amiel

Détricoter la complexité

Sous-titré "The Elephant in the Room" (expression idiomatique reprise par un rapport de l’OCDE de 2009 et désignant un problème ou un risque évident mais qu’on refuse de voir donc de traiter), "Etudes" réunit trois citoyens lambda (ici les acteurs Romain David, Benoît Piret et Pierre Sartenaer) et leur recherche autour de la dette publique, des institutions européennes, et singulièrement du projet de loi qui germa, suite à la crise financière de 2008, en vue de séparer les activités bancaires. En scindant les opérations simples de dépôt, d’épargne et de crédit d’une part, et de l’autre l’investissement et la spéculation, on évite que l’éventuel écroulement de l’une ne mette l’autre en péril. Or cette loi, jamais sortie du grand chaudron institutionnel, est restée à l’état de projet.

S’il tient de l’exposé mis en scène (avec une série de gimmicks que reconnaîtront les habitués du Zoo Théâtre, des photos projetées aux tables et chaises sur roulettes, avec la complicité scénographique de Marie Szersnovicz), le spectacle assume pleinement sa vocation didactique, efficace d’ailleurs : on y trace des graphiques et y projette des cartes, on y fait des pauses, on présente les faits sous forme de feuilleton et les données avec une acuité ludique. 

© Hubert Amiel

Entretenue comme une arme redoutable, à grand renfort d’experts et de lobbyistes (ils sont 20 000 à Bruxelles, soit une personne sur 60), la complexité ne peut ni ne doit être un obstacle à notre curiosité, estime Françoise Bloch. Joyeuse malgré les découvertes ahurissantes qu’elle a suscitées, sa création nous convoque, nous inclut, dans sa saine entreprise de détricotage.

Ce qui nous dépasse

Après avoir lui aussi abordé la question du travail ("C’est quand la délivrance ?"), Laurent Plumhans s’attaque à la financiarisation de nos existences. "Que reste-t-il des vivants ?" s’inquiète de l’inéluctable dichotomie des pertes et des profits, cette logique qui nous gouverne et nous enferme.


Plus profus qu’"Etudes", le nouveau spectacle de la Cie Droitdanslemur, sans éviter toujours la confusion ou les clichés dans son souhait dénonciateur, a la fraîche puissance de sa sincérité. Sinueuse, la ligne dramaturgique offre également des pauses didactiques, où par exemple on expliquera la titrisation par analogie avec le cervelas - goût familier, composition mystérieuse. Ici aussi, il est question de banques "too big to fail", d’abscisses et d’ordonnées, d’économie et de morale qui n’ont "rien à voir, ce serait ridicule - au sens pascalien - de dire le contraire".

La musique live de Camille Alban Spreng et la belle complicité des quatre comédiens (Alexis Garcia, Christophe Menier, Julien Rombeaux et Emilienne Tempels) habitent ces tableaux sculptés par les lumières de Clément Papin, et mis en scène avec un joli sens du rythme - Laurent Plumhans est aussi musicien.

© Florelle Naneix


En pratique

Études (The Elephant in the Room)

Au Théâtre national , Bruxelles, jusqu’au 26 février, à 20h30 (mercredi à 19h30, dimanche 26/2 à 15h). Durée : 1h15. De 10 à 19 €. Infos & rés. : 02.203.53.03, www.theatrenational.be

Autour du spectacle : Débat/rencontre "Remettre la finance à sa place : quel rôle pour les politiques ? pour la population ?" (après la représentation le samedi 25). Un film/un artiste : Françoise Bloch a choisi "Pater" d’Alain Cavalier (au cinéma Galeries le lundi 27 à 19h).

Que reste-t-il des vivants ?

Au Théâtre de la Vie , Bruxelles, jusqu’au 25 février, à 20h. Durée : 1h40. De 4 à 12 €. Infos & rés. : 02.219.60.06, www.theatredelavie.be

Rencontre avec l’équipe artistique et un intervenant après les représentations du mercredi et du vendredi.