Scènes "El Pueblo unido jamás será vencido" creuse ses chemins entre souvenirs et avenir, entre danse et performance. Une critique de Marie Baudet. 
 
La création de Wooshing Machine pouvait-elle mieux tomber qu’en ces temps de remous socio-économiques, de droitisation effrontée du paysage politique, de commémoration de Mai 68 ? Mauro Paccagnella et Alessandro Bernardeschi, danseurs quinquagénaires et complices de longue date (à qui l’on devait déjà l’irrésistible duo "Happy Hour", à ne pas manquer lors de sa reprise début juin aux Tanneurs), composent cette fois un trio avec la Britannique Lisa Gunstone, elle aussi membre du collectif à géographie variable.

Mauro, Lisa et Alessandro, le trio.
© Wooshing Machine

Le plateau est nu, hormis deux portants chargés de costumes et d’accessoires, des cartons empilés, deux chaises, pas grand-chose. Trois silhouettes sobres, vêtues de noir, oscillent, s’effleurent, esquissent des relations. La bande-son fait se succéder trafic automobile, manifestation, "Bandiera rossa". Le chant révolutionnaire ne sera pas le seul du spectacle, intitulé d’après un morceau d’Inti Illimani, groupe chilien exilé en Italie dans les années 70 : "El Pueblo unido jamás será vencido", hymne de résistance à tous les totalitarismes, exhortation à l’unité.

© Alice Piemme

Sans faire de leur spectacle un manifeste politique, les concepteurs et danseurs prennent à bras-le-corps l’histoire de l’humanité. Comment sédimente-t-elle dans nos vies ? Quel écho ont aujourd’hui les idéaux d’hier ? Les combats collectifs sont-ils jamais dissociés des luttes et aspirations personnelles ?

Affrontements, grincements, frottements, tâtonnements, éclats de voix : les corps évoquent les enlèvements, la torture, la rage de la lutte, le triomphe des idoles, la mort à la fois comme une menace et comme un jeu. Ils dansent aussi les rêves étranges et cocasses, ils assument le temps qui passe, ils digèrent et superposent mémoire collective et parcours personnels, au gré de références multiples, à divers degrés de clarté.

© Alice Piemme

Rares sont les artistes qui savent comme ceux-ci concilier légèreté et gravité. Et qui, sous le travestissement têtu (chez Wooshing Machine, on aime les perruques), demeurent irréductiblement, généreusement eux-mêmes, transformant leurs présences complices en chambre d’écho pour chacun et pour tous.

  • Bruxelles, Tanneurs, jusqu’au 28 avril, à 20 h 30. Durée : 1 h. De 5 à 12 €. Infos & rés. : 02.512.17.84, www.lestanneurs.be
  • "Happy Hour" est repris (1-2/6), dans le cadre du D Festival : Marni, Tanneurs, Senghor, du 1er au 9 juin.