Scènes

Camille Panza et sa jeune compagnie Ersatz mettent en lumière la familière étrangeté du théâtre d'Oriza Hirata. Critique.

D’Oriza Hirata, on avait découvert à Bruxelles, en 2008, "Tokyo notes" monté par Xavier Lukomski, "Nouvelles du plateau S", dans la mise en scène de l’auteur lui-même, et aussi "In het bos/Dans les bois", commande de Transquinquennal et le KVS.

Monter "Quelques rêves oubliés", c’est, dit Camille Panza, "explorer un monde inconnu sans a priori ni repère établi. C’est se transporter dans ces ‘mondes flottants’, ces lieux où des choses étranges peuvent survenir". La jeune metteuse en scène, issue de l’Insas, a à cœur de traduire sur le plateau la singularité de cette familière étrangeté. Un paradoxe que la prose de l’auteur japonais né en 1962 illustre sans excès, portée ici par un trio d’acteurs qui sculptent leur jeu dans le détail, la finesse, la retenue, l’écoute. De leurs personnages, on ne saura pas grand-chose : au gré de la conversation, ses hésitations, ses digressions, s’esquissent peu à peu les figures d’une chanteuse, de son manager et de sa jeune assistante, en tournée. 


Gwen Berrou, Aurélien Dubreuil-Lachaud et Pauline Gillet-Chassanne ont, avec Camille Panza, passé cinq semaines au Japon, pour un travail immersif mené notamment avec la Cie Seinendan d’Hirata lui-même, coproductrice du spectacle avec le 140 à Bruxelles. C’est d’ailleurs à Tokyo que la jeune Cie Ersatz a pour la première fois présenté "Quelques rêves oubliés", en avril dernier. Une autre résidence, à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, a permis à l’équipe de creuser une écriture scénique qui intègre l’installation scénographique (Marie-Laetitia Cianfarani), le travail de la lumière (Léonard Cornevin) et du son (Noam Rzewski).

Célébration du mélange

Car cette création, toute fragile qu’elle soit, célèbre le mélange à divers niveaux. Le théâtre et les arts plastiques, l’humour et le tragique, le trivial et le cosmos, la parole anodine et le conte onirique - Hirata s’est du reste inspiré de la nouvelle (qu’il cite) "Le train de nuit de la voie lactée" de Kenji Miyazawa, l’équivalent au Japon du "Petit Prince" pour nous. 

La création de la jeune compagnie Ersatz fait la part belle aux arts plastiques.
© Guy-Joël Olivier

Le tout s’articule sur un mode moins impressionniste qu’il n’y paraît : les échanges, figurés par touches et suspensions, relèvent d’une partition précise, habitée tant par des traits aiguisés que par des silences, des détours, et ces onomatopées japonaises si différentes de nos usages. Le texte français de Rose-Marie Makino Fayolle (traductrice entre autres de la romancière et nouvelliste Yôko Ogawa) donne aux acteurs une matière vivante et ciselée, dont ils s’emparent avec une sorte de décontraction concentrée et subtile, une souplesse sans molesse. Qui fait à la fois le charme de cette proposition, et sa force d’invitation à bord d’un huis clos ouvert sur l’imaginaire et les corps célestes.


  • Bruxelles, le 140, jusqu’au 13 janvier, à 20h30 (mercredi à 19h). Durée : 1h20 env. De 8 à 18 €. Infos & rés. : 02.733.97.08, www.le140.be