Scènes

Mécontents, optimistes, mitigés, les concernés réagissent. Regards sur le paysage des contrat-programmés.

Après la publication jeudi par Alda Greoli des 236 contrats-programmes et de leurs montants (DETAILS ICI), les réactions fusent, les analyses prennent forme.

Jean-Michel Vanden Eeyden, à la tête de l’Ancre à Charleroi, ne décolère pas. "Non, la ministre de la Culture n’a pas de parole", dit-il. La volonté de pérennisation (une hausse de 300 000 €, qui n’est à l’arrivée que de 200 000 €) n’était "pas une garantie ni un chèque en blanc", répond le cabinet de Mme Greoli, qui s’est appuyé sur les avis rendus par les commissions ad hoc.

Pour Michael Delaunoy, directeur du Rideau de Bruxelles, "on manque, en Wallonie, une grosse et belle occasion d’élargir le cercle des centres dramatiques à l’Ancre et à la Maison de la culture de Tournai". Sentiment vivement partagé, pour cette dernière, par le metteur en scène Stéphane Arcas. "Depuis des années, Tournai est à la pointe, fait montre d’une vraie volonté de soutien et d’accompagnement artistique, bref : a l’envergure d’un centre dramatique. Son absence est scandaleuse !"

La répartition révélée jeudi pourrait selon lui se résumer en deux mots : "Détruire l’alternatif". S’il n’a pas pour sa part rentré de demande de contrat-programme, Stéphane Arcas se dit "choqué" : "Que le Public, par exemple, soit encore augmenté, quand tant de créateurs sont écartés du système - voire passés à la broyeuse -, cela dit la volonté de défendre un théâtre de consommation, au détriment de l’expérimentation, de l’idée, de la création."

L’accession de l’Atelier 210 à un contrat-programme est, pour Michael Delaunoy comme pour d’autres observateurs, "LA bonne nouvelle de ce plan. Le soutien au jeune public est également un signe très positif", relève le directeur du Rideau. S’il n’accède qu’à un peu plus d’un quart de la hausse demandée, celui-ci estime toutefois avoir été "entendu sur les spécificités de notre rôle dans le paysage, peut-être un peu moins sur le risque constant inhérent à notre travail".

A propos de l’ORW, titulaire de la plus grosse subvention de tout le paysage, il s’agirait que le contrat-programme prévoie "des retombées pour les compositeurs et metteurs en scènes de Wallonie-Bruxelles", relève encore Michael Delaunoy.

La CTEJ (Chambre des théâtres pour l’enfance et la jeunesse) note - comme d’autres acteurs du secteur - "le maintien d’une grande disparité entre les montants de subventions alloués aux compagnies, qui développent pourtant un volume d’activités similaire, prolongeant ainsi une situation qui reste liée à l’historicité".



Les réactions

Michèle Noiret (Cie Michèle Noiret/Tandem) "Abasourdie par la nouvelle de la diminution de ma subvention, amputée de près d’un quart du montant actuel. Je communiquerai plus largement après la réception du cabinet qui, je l’espère, explicitera cette pénalité."

Jean-Michel Vanden Eeyden (L'Ancre Théâtre royal) "Quel ne fut pas le choc quand l’équipe a découvert ce jeudi que l’augmentation annoncée était de 204 038 €, soit une diminution de près de 100 000 € sur ce qui avait été promis ! Quelles seront les conséquences de cette décision ? Qui seront les premières victimes? Les artistes et la création bien entendu ! Il va de soi que le théâtre avait déjà construit sa future saison en fonction de ces promesses de budgets, mais que de nombreux projets artistiques ne pourront être soutenus et plusieurs co-productions ne pourront voir le jour. [...] Ce vendredi 24 novembre, l’équipe de L’Ancre n'ouvrira pas le théâtre ! Un Black Friday pour une culture au rabais à Charleroi !"

Le dessin de la future façade de l'Ancre, révélé en janvier 2017.
© Ancre

Philippe Degeneffe (Mons arts de la scène) "Notre demande d’augmentation portait essentiellement sur le financement du fonctionnement de deux nouvelles infrastructures que la Fédération Wallonie-Bruxelles, propriétaire, nous a confiées en 2016 sans un euro d’augmentation de la subvention : le 106 rue de Nimy (notre siège administratif) et Arsonic (salle de concert dont nous avons dû en 2014 financer sur fonds propres à hauteur de 500 000€ la fin des travaux, pourtant à la charge de la Fédération). La quasi-stagnation de notre subvention dans ce contexte est incompréhensible et profondément injuste, surtout après les énormes efforts consentis en 2016 (dont le licenciement de 20 % du personnel !) pour retrouver de la marge à investir dans l’artistique. Je ne peux dès lors que constater que la FWB choisit pour les cinq prochaines années de ne pas aider la principale structure culturelle de la ville qui est, faut-il le rappeler, la capitale culturelle de Wallonie."

La Balsamine "Un choix désastreux pour la Balsamine ! Une coupe violente dans son budget et ce malgré sa bonne gouvernance, sa totale transparence et la place centrale donnée aux artistes qui traversent ses scènes !" (sur Twitter)

Frédéric Dussenne (Cie L’Acteur et l’Écrit) "Je m’étonne fortement qu’un cabinet, une administration et une instance d’avis qui, en décembre 2016, rendant justice à notre bilan 2013, 2014 et 2015, réévalue notre subvention de fonctionnement à la hausse à concurrence de 120 000 € par an, prenant acte de l’injustice de la coupe sombre qui nous avait été imposée en 2013, décide sur base d’un dossier déposé le 16 janvier suivant de nous rétrograder à 80 000 €. Ce qui semblait juste fin décembre ne l’est donc plus mi-janvier… Avec la saison que nous présentons au public belge, suisse et français... Il va falloir qu’on m’explique…"

"Botala Mindele", dernière mise en scène en date de Frédéric Dussenne.
© Émilie Lauwers

Olivier Blin (Théâtre de Poche) "Pour ce qui concerne le Poche, très juste. Une hausse de subsides directement injectée dans la création artistique. Un encouragement à développer un répertoire singulier à destination des jeunes adultes et à l'exporter sur l ensemble de la Francophonie."

Aires Libres (Concertation des arts de la rue, des arts du cirque et des arts forains) "Il est positif que quelques compagnies et opérateurs du secteur rue/cirque/forain se voient pour la première fois stabilisés pour 5 ans. Pour autant, avec la compagnie la mieux dotée à 80 000 € et le plus gros opérateur du secteur à 300 000 €, ces décisions ne témoignent pas du rééquilibrage espéré entre les différents domaines des arts de la scène. Par ailleurs, il faudra attendre d’avoir les montants des aides pluriannuelles pour pouvoir analyser correctement les chiffres du secteur dans sa globalité. Enfin, Aires Libres s'étonne de l'inégalité de traitement réservée aux différentes fédérations professionnelles."

Catherine Magis et Benoît Litt (Espace Catastrophe, Centre international de création des arts du cirque) "Notre secteur reste encore dans des financements très largement inférieurs aux autres secteurs historiques… et donc, toujours le parent pauvre des arts de la scène… un peu moins pauvre, certes, mais pauvre quand même ! Nous aurions espéré que, à ce niveau, les lignes bougent plus radicalement."

La Chambre des Théâtres pour l’Enfance et la Jeunesse (CTEJ, représente 89 compagnies de théâtre jeune public de la FWB) "La CTEJ se réjouit de l’augmentation globale du budget alloué au jeune public, ainsi que de la reconnaissance et de la valorisation des lieux de diffusion, de création et des centres scéniques : La montagne magique, Ékla, Pierre de Lune et La Roseraie. En ce qui concerne les structures de création, la CTEJ adhère au choix de la Ministre de conserver un paysage artistique diversifié et pluriel. Elle regrette cependant que l’augmentation budgétaire consentie aux compagnies de théâtre ne représente que 6,58% par rapport à 2017. Ceci ne permet pas vraiment de concrétiser l’objectif de remise au centre de l’artiste dans le processus créatif."

Alain Moreau (Tof Théâtre) "Je ne peux réagir que par rapport à ce qui nous a été octroyé... Le ciel s'éclaircit. L'attente devenait insoutenable. Nous attendions cette juste reconnaissance de ce que nous faisons depuis trente ans ici mais aussi aux quatre coins du monde. La décision de la ministre en ce qui nous concerne est raisonnée au vu sans doute des contraintes qui sont les siennes."

Alain Moreau et une de ses marionnettes dans "Soleil couchant".
© Melisa Stein

Agnès Limbos (Cie Gare Centrale) "Je me réjouis , à travers une première lecture, que les structures tels que la Roseraie, la Montagne Magique, Pierre de Lune qui diffusent avec tant de passion le théâtre jeune public reçoivent enfin les montants leur permettant de faire rayonner le travail des compagnies. Et que toutes de nouvelles jeunes compagnies (tout secteur confondu) se voient doter pour la première fois d’une aide pour fonctionner.La ministre nous avait promis que le secteur jeune public était dans ses priorités et elle tenu parole. Souligner aussi le théâtre 210 , les lundis d’Hortense et d’autres lieux diffuseurs reçoivent un contrat programme ou une nette augmentation. Et tous les autres qui sont enfin indexées. A nous tous de continuer à faire du bon, du beau, du grand théâtre!"

Cora-Line Lefèvre (Habemus Papam, production et diffusion) "Nous nous réjouissons de ces premiers contrats-programmes alloués aux « bureaux ». Pouvoir projeter son développement de façon tangible sur plusieurs années devenait une nécessité pour nous dans la mesure où il est très difficile de pouvoir prévoir si un spectacle va très bien fonctionner ou pas du tout. Dans un modèle de mutualisation, nous soutenons le rayonnement d’artistes en qui nous croyons et nous avons désormais les moyens pour le faire, c’est une chance incroyable.
Par rapport à l’ensemble des décisions, je remarque une grande disparité dans la répartition entre les théâtres et les compagnies. Un choix évident a été porté au soutien des institutions. J’espère qu’elles seront à la hauteur de la responsabilité qui leur incombe afin de compenser massivement cette disparité. Les compagnies laissées sur le carreau ou pas augmentées à la mesure de leurs projections devront retrouver de nouveaux paradigmes de développement et de partenariat. Ce ne sera pas évident pour elles. J’espère que de nouvelles synergies fortes et au long cours pourront être tissées entre lieux de création et artistes qui ont tout autant besoin de travailler à leurs propres intérêts et dans la durée."

Mauro Paccagnella (Wooshing Machine) "Heureux, en pensant à tous les collaborateurs qui ont accompagné mes élans et mes projets pendant les presque 20 années de vie de ma compagnie. Vingt années vécues dans l’effort et dans l’urgence, mais animées par le plaisir et la légèreté d’un métier qui donne libre voix à des hommes et à des femmes visionnaires, amoureux, solidaires : les artistes. Et ces artistes, ces collaborateurs de pensées, ces fabricants d’idées et de rêves ont choisi de faire de ce métier un espace de liberté et d’engagement, de création et d’échange, pour soi-même et pour les autres : les collègues, le public, le monde.La précarité de ces engagements, réitérée pendant autant d’années, ne sera pas effacée ni transformée par ce nouveau contrat-programme, mais cette reconnaissance aidera sûrement à poser un projet artistique moins fragile en termes d’accompagnement structurel et donnera (je l’espère vivement) des réelles opportunités d’un investissement artistique digne et respecté et d’une communication plus ouverte au monde, possible."

Mauro Paccagnella avec Alessandro Bernardeschi dans "Happy Hour".
© Jean Poucet

Thierry Smits (Cie Thor) "Plusieurs chorégraphes prometteurs sont bien dotés: je ne peux que m'en réjouir. Pour ma part, l’augmentation demandée concernait de nouveaux projets (art&société, volet cinéma pour pérenniser certaines œuvres). L’augmentation reçue absorbe à peine le pour cent ôté auparavant. Un choix qui ne me permettra pas d’élargir mon champ de création."

Ayelen Parolin (Ruda) "J'ai toujours créé, d'abord dans le garage de mes parents, puis dans des studios que l'on me prêtait ou que je louais. À Buenos Aires puis à Bruxelles. J'ai montré et créé des pièces sans argent et avec argent et cela n'a jamais changé mon engagement et ma passion vers la création. J'ai créé en Belgique avec des aides aux projets, avec une aide à la diffusion depuis 2015 qui a professionalisé la compagnie. Aujourd'hui, avec ce contrat-programme, c'est tout un chemin, des années de travail qui sont récompensées. Il y a eu des chutes, des obstacles, des blocages, quelques-uns encore à dépasser. Et il y a eu des rencontres magiques qui ont créé des alliances, des affinités et qui on consolidé une équipe, une réflexion, une stratégie pour se battre ensemble pour avancer et pour grandir. Je sens que je n'ai sauté aucune étape mais que c'est un long processus. Je voudrais inclure dans cette équipe le "secteur de la danse", comme un secteur que s'interroge et qui lutte pour s'élargir et pour créer une place à la nouvelle génération, pour le présent et le futur de la danse. Je pense que l'on a gagné une petite bataille avec cette décision. Il y a encore beaucoup à faire dans un secteur si riche et si multiculturel mais si on veut être visible dans les grands théâtres de la Fédération Wallonie-Bruxelles, il faudrait ici encore que la ministre oblige les théâtres à coproduire et présenter la danse sur leur plateaux pour ouvrir la programmation vers leur public avec la danse made in Belgium francophone !"



Écartés

Patrick Chaboud (Magic Land Théâtre) "La décision est tombée ce 23 novembre 2017, froide et brutale : le Magic Land Théâtre ne sera plus subventionné. [...] Cette décision que rien ne laissait supposer porte un coup fatal à notre compagnie déjà confrontée à une situation financière précaire. [...] Les témoignages affluent déjà en masse car nous avons la chance d’avoir un public fidèle et de remplir les salles, ce que d’autres structures nous ont souvent envié. Le Magic Land Théâtre, loin d’être une structure vieillissante, a pris avec le temps une place irremplaçable dans le paysage culturel belge. Or cette décision a été prise alors que, ni la Ministre, ni aucun des membres du conseil n’ont jamais assisté à une seule représentation dans notre salle de la rue d’Hoogvorst à Schaerbeek. Pourtant, le Magic Land Théâtre c’est 12.000 spectateurs par an. Notre théâtre est sincèrement populaire, au sens noble du terme. Nous nous adressons à tous, nous chantons, nous jouons, nous dansons, pour que le cœur des gens soit plus grand. Nous sommes porteurs de chaleur et d’humanité, des qualificatifs à l’exact opposé des critères utilisés pour nous juger et nous condamner."

La salle du Magic Land Théâtre, rue d'Hoogvorst, à Schaerbeek.
© magicland-theatre.com

Christian Leclercq (Théâtre au Vert) "C’est une déception pour l’équipe du festival qui vient d’apprendre qu’il n’obtiendrait pas son contrat-programme et son subside espéré de 60000 €. Le festival estime que l’avis de la commission interdisciplinaire rendu à la Ministre est injustifié au vu du travail fourni depuis 17 ans, de la qualité du projet, de son rayonnement, de son haut taux de remplissage et de ses objectifs d’éducation permanente et de démocratisation de la culture. [...] Le festival souhaite vivement que la Ministre puisse analyser en dehors d’une commission d’avis très dirigée, le bien-fondé de leur demande. [...] Pour mémoire, l’essentiel de son budget est alloué aux artistes accueillis. L’équipe du festival continuera à militer pour une culture de qualité, de proximité et accessible à tous."