Scènes

C’est un rôle taillé sur mesure pour Jean-Claude Frison. Julien dit l’Apostat, empereur de la Rome finissante, rappelé d’entre les morts par la plume de Régis Debray. "J’ai échoué", proclame-t-il au bout de ce spectacle d’une heure vingt, au cours duquel il nous a raconté une vie tragique (toute sa famille a été passée au fil du glaive, lui - même est assassiné à l’âge de 32 ans) et un règne aussi bref que mouvementé (élevé chrétiennement, il a tenté de réinstaurer le culte polythéiste de ses ancêtres).

L’écrivain français était au Théâtre Blocry mardi soir, pour la première à Louvain-la-Neuve de cette mise en scène de Jean-Claude Idée créée à Spa en août dernier. A l’issue d’une représentation qui a captivé et enthousiasmé l’assistance, Debray contenait difficilement son émotion et se jetait au cou de Frison pour le remercier d’avoir si bien défendu son texte.

Parlons-en, de ce texte. Ce monologue résulte de la condensation d’une pièce polyphonique qui met en jeu une vingtaine de personnages, "Julien le Fidèle ou Le Banquet des démons", publiée chez Gallimard en 2005. Debray connaît le sujet - rappelons qu’il préside l’Institut européen en sciences des religions, fondé en 2002, au sein de l’Ecole pratique des hautes études de Paris, sur les recommandations de son rapport sur "l’enseignement du fait religieux dans l’école laïque".

"J’affectionne les périodes de bascule, explique-t-il. L’Empire romain finissant, au IVe siècle de notre ère, est un de ces moments historiques de transition, en clair-obscur, entre chien et loup. Après mille ans de civilisation romaine, on assiste à l’avènement d’une nouvelle religion à la fois fascinante, dangereuse et violente, le christianisme. Toutes proportions gardées, celui-ci est à la Rome d’alors ce que l’Islam est à l’Occident d’aujourd’hui "

Régis Debray fait partie de ces philosophes, intellectuels et essayistes - comme Sylviane Agacinski, Alain Finkielkraut, Hélène Cixous, Raphaël Enthoven ou Alain Badiou - tentés par l’écriture littéraire. La plus récente livraison du "Magazine littéraire" leur consacre une enquête de quatre pages. Debray y cite une phrase de son ami Julien Gracq qui l’a ramené vers le "concret littéraire" : "Tant de mains pour changer le monde, si peu de regards pour le contempler."

Cela dit, au-delà de certains accents méditatifs, son "Apostat" n’a rien de contemplatif. Incarné par un Jean - Claude Frison qui parvient à faire vivre toute une humanité contrastée sous nos yeux, le fantôme de Julien nous interpelle sur nos plus brûlantes actualités. Son appel à la fermeté des convictions dans une époque déliquescente ne peut que renvoyer à la question du port du voile dans les écoles, par exemple.

Avec son sens de la formule percutante et sa maîtrise dialectique, Régis Debray se reconnaît polémiste mais pas pamphlétaire. "Je confronte des idées, je n’attaque pas les personnes", affirme-t-il. "Cette période que finalement personne n’assume, celle de l’installation du christianisme impérial, j’ai voulu lui donner chair en traitant son héros, Julien, comme un contemporain capital. Il n’y a pas de message, ce n’est pas une pièce à thèse mais une évocation du déjà-vu d’aujourd’hui, destinée à faire sourire et éventuellement à faire réfléchir."

"L’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs", rappelle-t-il non sans ironie. Et dans le cas de Julien, il estime que l’on a jeté indûment un voile d’opprobre sur lui, "en allant jusqu’à habiller l’exemple même de la fidélité à soi en apostat". Ce qu’a voulu l’auteur - et à quoi le spectacle parvient pleinement - c’est à "prendre le point de vue de l’autre sur nous-mêmes". Les chrétiens sont ainsi vus par le dépositaire d’une tradition polythéiste millénaire qui voit arriver "des gens arrogants, détenteurs de la vérité, qui ne séparent pas le privé du public : de persécutés, les chrétiens sont très vite devenus persécuteurs ".

Le spectacle a mûri depuis sa présentation à Spa, installant une plus grande lisibilité dans la complexité des faits et affinant la présentation - inévitablement un peu didactique - des différents protagonistes. La figure de Julien s’impose, humaine et concrète, rendant sensible et vivante la leçon d’histoire.

Louvain-la-Neuve, Théâtre Blocry, jusqu’au 4 octobre. Durée : 1 h 25. De 10 à 20 €. Tél. 0800.25.325. www.atjv.be .