Scènes

De minuscules marionnettes de plomb apparaissent dans le castelet du fameux marionnettiste français Renaud Herbin, "Fil rouge" avec notre compatriote Agnès Limbos, du Festival de Charleville-Mézières. Un fond bleu ciel enchanté pour un jeune homme confronté à un étrange hibou. Ce conte slovène traditionnel surtitré, Sovj grad ("Le Château des hiboux"), est prolongé par la romancière Célia Houdart dans l’esprit d’un conte philosophique qui évoque, à la Koltès, l’interdépendance entre le drogué et son dealer, le tout traduit dans un univers onirique avec des dizaines de marionnettes plus délicates les unes que les autres.

Pour ce spectacle, une des perles de Charleville, Renaud Herbin s’est rendu au théâtre de Ljubljana, où il a vu les centaines de marionnettes qui constituent le patrimoine de cette institution fondée en 1948 par Milan Klemencic et a trouvé très émouvant de traverser ainsi septante ans d’histoire. Les interprètes slovènes, dont on savoure la langue, de "Open the Owl" ("Ouvrir le hibou"), se sont libérés sous la houlette du metteur en scène. Qui a aussi dépoussiéré le castelet, en utilisant les décors à vue, la vidéo, et en invitant le public a se déplacer pour changer de point de vue.

"Open the Owl" sera joué régulièrement à Ljubljana et l’on espère qu’il viendra aussi en Belgique.

Rencontré au petit déjeuner d’un hôtel suranné, Renaud Herbin, à la tête depuis 2012 du TJP, centre dramatique national d’Alsace-Strasbourg, nous parle de sa vision.

Pourquoi, en tant qu’artiste, avoir choisi la marionnette ?

C’est suite à une expérience en tant qu’adulte. J’ai été saisi par le phénomène de l’animation, par cette vision de la vie, une interaction pour vous ramener à votre propre expérience. On passe de l’inerte au vivant, du vivant à l’inerte avec un bout de matière articulé, on arrive à l’essence de l’être.

Quelle image, quel sentiment la marionnette renvoie-t-elle à l’humain ?

Elle l’interpelle dans sa présence, dans sa faculté d’être au-delà de l’humain, dans sa relation au non-vivant. Dans l’histoire des idées de la représentation, on a toujours mis l’homme face à la nature. Aujourd’hui, on est reprogrammé face au non-humain. On fait partie d’un ensemble.

Et quel rôle joue la marionnette dans cette reprogrammation ?

Elle sert d’outil pour trancher cette question au-delà de ce que nous sommes, une nécessité de se dire qu’on existe à travers la relation à la matière, à l’espace. L’homme, l’acteur n’est plus au centre. Par la marionnette, on négocie autrement notre présence à la matière. C’est le fondement de notre art. Elle aide à prendre du recul sur l’humanité, sur nos petites histoires d’humains. Notre humanité n’est pas immuable et il faut envisager au mieux notre passage sur terre. En tant qu’artiste, on travaille sur la représentation. Nous cherchons à traduire cela en gestes sensibles sur un plateau.

Le dernier tableau de votre spectacle, "Open the Owl", illustre ce propos…

Oui, toutes ces marionnettes minuscules, datant de 1936, manipulées par une seule personne, permettent de faire un zoom arrière sur cette foule suspendue à sa propre histoire. J’ai été touché par la finition des costumes qui exprime le raffinement de l’humain et en même temps une sorte d’illusion. Elles finissent par ne plus être animées, ce sont des corps qui s’abandonnent sur le sol, entremêlés dans leurs cordes.