Retour triomphal de César

Nicolas Blanmont Publié le - Mis à jour le

Scènes

Après vingt ans d'absence, le plus brillant des opéras de Haëndel : "Giulio Cesare in Egitto" n'est certes pas une pièce de Shakespeare ni un opéra vénitien, mais cette nouvelle production (venue, pour sa partie scénique, du Nederlandse Opera) l'en rapproche par le subtil mélange de rire, de poésie et d'émotion qu'on peut y trouver.

Premiers artisans de cette réussite : Karl-Ernst et Ursel Herrmann, un couple de metteurs en scène qui écrivit quelques-unes des plus belles pages de l'ère Mortier et qui, depuis un mémorable "Turco in Italia", s'était quelque peu éloigné de Bruxelles. Plumes légères, flèches de Cupidon, ombrelles long perchées, chaises, costumes tracés à l'équerre et inévitables paires de chaussures : les uns parleront de systématisme, les autres de signature, mais au-delà de cet univers familier, on ne peut nier l'efficacité scénique et dramaturgique de cette scénographie de rideaux de joncs blancs coulissants et de murs blancs dont les panneaux se lèvent pour régler entrées et sorties. Mais, s'il y a du merveilleux (les combats de chars de Cléopâtre et Ptolémée), de la poésie (la scène du Parnasse), de la séduction (la danse des sept voiles de la Reine sur "V'adoro pupille"), il serait injuste de réduire le travail des Herrmann à sa seule dimension visuelle : relâchée par moments, la direction d'acteurs peut se faire très précise à d'autres. Cornelia caressant les cheveux de Pompée dont la tête vient d'être apportée à César dans une boîte sanglante, Achillas en séduction sadomasochiste de Cornelia, le face à face de César et Ptolémée sur un ring, les attendrissantes retrouvailles de César et Cléopâtre ou la constance de Sesto à apporter à César la tête de Ptolémée comme le tyran l'avait fait de celle de son père sont autant de grands moments de théâtre. Sans oublier les gags, principalement centrés sur le personnage de Nireno, suivant de Cléopâtre transformé en suivante et incarné de façon inénarrable par Dominique Visse : mais on reste là dans l'humour musical (il vole aux uns et aux autres leurs airs) ou poétique plus que dans le comique appuyé ou l'anachronisme prôné par tant de productions qui y recourent pour tromper l'ennui supposé du da capo.

Supposé ? Avec René Jacobs dans la fosse, le da capo ne lasse jamais. Il y a une telle richesse de diversification dans les reprises, mais aussi une telle vie dans les récitatifs (accompagnés ou non), une telle vitalité dans l'orchestre (l'excellent Freiburger Barockorchester) et dans le groupe fourni de continuo, que la soirée (malgré quelques coupures, il reste trois heure trente de musique) passe sans qu'on regarde sa montre. Jacobs, dont la complicité avec les Herrmann est établie de longue date, est homme de théâtre, connaît son "Giulio Cesare" comme sa poche, il sait enrichir le son sans trahir la partition (les échos de violons dans "Se in fiorito ameno prato") et sait en déjouer les pièges (comme en doublant son soliste dans le périlleux solo de cor de "Va tacito").

Griffe De Caluwé

Reste à ajouter à ce bilan déjà brillant une (et sans doute deux, on en jugera dès ce mardi) distribution de très haut vol - c'est là, peut-être, que la griffe De Caluwé est la plus manifeste. Le contre-ténor Lawrence Zazzo est un César généreux et sonore, aussi puissant et à l'aise dans le grave que dans l'aigu, capable des ornementations les plus audacieuses et les plus raffinées. Danielle De Niese crève la scène en Cléopâtre, avec une prestation qui va en crescendo et culmine dans un éblouissant "Da tempeste". Belle idée que d'avoir distribué à une chanteuse (Tania Kross, superbes couleurs) le rôle de Tolomeo, et remarquable aussi, le Sesto d'Anna Bonitatibus, riche de nuances. Mais tous méritent des louanges dans une distribution sans failles : Luca Pisaroni, Achillas de luxe, Christianne Stotijn, émouvante Cornelia, et même notre compatriote Lionel Lhote, Curio inattendu mais assurément pertinent.

Nicolas Blanmont