Scènes Au-delà de la situation de sa Syrie natale, l’artiste en exil Ossama Halal met en lumière, avec "Above Zero" et son Koon Theater Group, les logiques ordinaires de la violence. Au National du 11 au 14 octobre.

Né à Damas, Ossama Halal y étudie le jeu d’acteur, mais aussi la danse (break, hip hop, classique) et sort diplômé de l’Institut d’art dramatique en 2004. Il est encore étudiant lorsqu’il met sur pied une troupe, Koon, qui se lance dans le théâtre de rue, l’expérimental. "Petit à petit m’est venue l’envie d’exprimer des images et des questionnements, de partager cela avec les gens."

Fondé en 2002 à Damas, Koon a créé 9 spectacles jusqu’en 2011 et son départ pour Beyrouth. "Comme beaucoup d’artistes indépendants, nous avons dû quitter la Syrie après la révolution." Jusqu’à 2016, Koon a dû faire face à de nombreux obstacles, raconte Ossama Halal : "Difficile d’avoir une troupe stable sans support récurrent, sans espace fixe. On invitait donc au coup par coup des artistes à collaborer avec nous." Un tournant vint avec la reprise de "Above Zero". La pièce avait été montée en 2014. "En la retravaillant, j’ai rencontré des artistes de divers horizons et origines. On a vraiment ressenti le besoin de réfléchir et travailler ensemble. S’est posée alors la question de demeurer un groupe, de poursuivre. On a pris le risque d’être ensemble, de s’installer dans un espace, ça fait un an et demi…"

Le risque ?

"L’acte théâtral lui-même en est un, réplique Ossama. Il y a la question des moyens (le loyer, la maintenance…). Mais surtout, dans nos pays, nous n’avons pas l’habitude du travail collectif. Les individus peuvent être très créatifs, mais il y a eu un véritable travail de sape visant à détruire toute idée de groupe. Ce qui se passe dans ces laboratoires artistiques est source d’anxiété pour les institutions, pour le pouvoir. Pendant onze ans en Syrie, si je voulais travailler, je devais accepter d’être sous l’emprise du gouvernement." Même aujourd’hui, au Liban, la sérénité n’est pas garantie.

© Mouhamad Khayata

Voilà qui rend plus nécessaire et précieuse encore la force du groupe… "La sensibilité de notre métier fait que nous sommes, comme individus et artistes, très vulnérables. Mais pour l’extérieur nous donnons une impression de force."

Pluriel, mouvant, le Koon Theater Group œuvre "à l’ombre de ces voix qui poussent les gens à se barricader derrière leur identité", souligne Ossama Halal. "Arabe, kurde, chrétien, européen… ce sont des étiquettes posées sur des bulles qui nous enferment. Or le rôle de Koon est de questionner notre fonction en tant qu’artistes dans la communauté. D’observer et faire comprendre les processus de transmission par les outils du théâtre. Car nous faisons tout de nos propres mains. La société commence à comprendre que l’art n’est pas seulement un produit culturel…"

Outil et matière vivante

C’est avec à la fois un outil et une matière vivante que circule le Koon Theater Group. "Il n’y a pas de passeport pour le théâtre. Les gens se réunissent et quelque chose existe, se manifeste. Dans des conditions jamais simples. J’ai vécu beaucoup de déceptions et de joies théâtrales dans mon pays, et aussi ailleurs."

Joué à Beyrouth et Tunis en 2014-2015, puis en 2016 en Hollande, en Allemagne et en France, "Above Zero" arrive à Bruxelles. La pièce, confie son concepteur, metteur en scène et scénographe, évolue avec le temps. Et conserve ce cap premier, né de l’observation : "Comment l’humain qui vit la guerre - et ce quelle que soit son ethnicité - voit s’imprimer dans son corps une mécanique de mouvement collectif. Comment les choses se catégorisent systématiquement entre oppresseurs et opprimés." Ossama Halal pointe aussi la façon les spectateurs, - les téléspectateurs - reçoivent les images de la guerre. "Parfois c’est comme si on regardait un jeu, en comptant les points, en attendant la fin pour applaudir l’équipe qu’on soutient. C’est tellement triste de se dire qu’en 2017, on peut voir cette quantité de violence et de sang, et simplement attendre…"

© Mouhamad Khayata

"J’ai proposé le contexte, 
les artistes réagissent.
C’est comme ça
que notre théâtre respire" 
- Ossama Halal

Observant la transformation de la violence en rituel, l’artiste s’est penché sur Brecht et ses poèmes - en particulier celui intitulé "Questions". "Parce qu’il a vu la destruction de l’Allemagne, qu’il a vécu l’exil, qu’il a écrit sur le rôle de l’artiste dans la guerre. Comme lui, nous ne cherchons pas des solutions mais proposons des lectures."


La vertu d'une telle pièce réside aussi dans ce qu'elle fait voir et entendre la nuance, par-delà les discours simplificateurs qui résument les conflits à deux camps. "Cela permet à chacun de nous, pas seulement Syriens, nous les humains, de comprendre en quoi on est oppresseur et opprimé - souvent les deux, en fait. Comment on en vient à la logique de la violence, et pas uniquement dans la guerre mais dans d'innombrables et quotidiennes situations régies par la violence."

S'il porte un point de vue global sur les mécanismes ordinaires de la violence, Ossama Halal s'exprime avec force et lucidité: "Tous ces pays qui s'offusquent de la guerre et disent accueillir les réfugiés fabriquent des armes. Avant même d'ouvrir vos frontières, fermez ces usines d'armement ! Avant de vous braquer sur des mots comme "Allahou Akhbar" ou sur une barbe un peu trop longue, réfléchissez à cette personne en cravate qui siège au Conseil de sécurité et ne prend pas position... À six ou sept reprises, la Russie a posé son véto à la résolution qui visait à mettre un terme à la guerre en Syrie." 

© Mouhamad Khayata

En une heure dix, "Above Zero" embrasse son vaste sujet en mêlant diverses disciplines. Jeu, danse, musique, parole, voire cirque. "Il n'y pas de frontière entre ces langages, dit Ossama Halal. Tout ça pour moi c'est du théâtre." Des outils, on y revient. "Aujourd'hui, dans Koon, nous cherchons des gens qui puissent nous former à des techniques très diverses. Parmi les membres de la troupe, certains ont eu une formation très classique, d'autres ont un parcours plutôt lié au théâtre physique, il y a des danseurs, des musiciens." Pour lui, d'ailleurs, la formation est continue. "Comme le nageur doit s'entraîner chaque jour pour rester dans la course voir battre des records, nous aussi nous devons sans cesse entraîner nos corps, nos esprits, notre imagination, pour donner à notre art les moyens de se développer."


  • Bruxelles, Théâtre national (Studio), du 11 au 14 octobre, à 20h30. Durée: 1h10. En arabe, surtitré français et anglais. De 11 à 21 €. Infos & rés. : 02.203.53.03, www.theatrenational.be