Scènes

Le Poche pleure un ancien directeur toujours engagé, dont la disparition laisse un grand vide et une foule de traces, de Bruxelles à Kinshasa.

Tout récemment encore, par vidéo interposée, David Minor Ilunga, primé pour son seul en scène Délestage aux Prix de la critique 2017-2018, rendait un hommage plein d'humour et d'émotion à son metteur en scène.

L'aventure théâtrale, pour Roland Mahauden, commence au Congo que, après des études en journalisme, il arpente en 1964, avec Roger Domani (fondateur du Théâtre de Poche en 1951), pour dresser l'inventaire des danses folkloriques du pays. Deux ans plus tard, il participe à l'établissement du Poche au coeur du Bois de la Cambre, à Bruxelles.

Le jeune homme s'oriente bientôt vers le cinéma, comme acteur et réalisateur de courts métrages et de documentaires - principalement en Afrique et en Amérique centrale.

Retour au théâtre

En 1976, il revient vers les planches, comme comédien (dans des oeuvres de René Kalisky, Martin Sherman, John Ford...), assistant (auprès de Derek Goldby, Richard Lewis, Steven Berkoff...), metteur en scène (de Genêt et de Tremblay, d'Ovide et de Vaclav Havel, de Danis Tanovic et d'Alain Mabanckou, parmi bien d'autres).

C'est en 1992 que Roland Mahauden prend la succession de son mentor Roger Domani. Au gouvernail du Poche désormais, il lui imprime une direction artistique plus marquée encore par la société. En homme d'engagements, il participe notamment à la création d'"Article 27", projet visant à assurer aux plus démunis un accès à la culture. À partir de 2004, en parallèle à la gestion artistique du théâtre, il renoue des liens étroits avec la RDC et y lance ou y épaule de nombreuses initiatives de sensibilisation par l'art : à la problématique des enfants-soldats, par exemple. Parrain d'une troupe théâtrale à Kisangani, il y organise régulièrement des formations techniques et artistiques. 

L'intuition d'un pirate

Début 2013, Olivier Coyette, artiste ayant collaboré étroitement et régulièrement avec Roland Mahauden, est désigné par le CA pour lui succéder, tandis que l'ancien directeur conserve des liens étroits avec le Poche en chapeautant les projets Nord-Sud.

Formé par Roland Mahauden dès les années 90, Olivier Blin, nommé à la tête du Poche en 2016, salue plus qu'un maître: un père. "Ses pratiques, écrit-il, étaient celles des pirates et des corsaires. De l’intuition, rien que de l’intuition, qui faisait de lui un vrai faiseur de tubes : Les Monologues du Vagin d'Eve Ensler, Trainspotting d'Irvine Welsh, Le Colonel Oiseau de Hristo Boytchev." Un hommage à lire in extenso ci-dessous.

Décédé dans son sommeil vendredi matin, Roland Mahauden était le père de trois enfants: Ulysse, Igor et Clovis. Ses funérailles auront lieu le jeudi 15 novembre, à 11h, au crématorium d'Uccle.


L'hommage d'Olivier Blin à Roland Mahauden

Roland Mahauden n’est plus. Le vieux renard nous a quittés.

Il est parti ce matin comme il a vécu. Droit et digne. Comme l’homme fort qu’il aura été. Paisiblement et entouré des siens.

Avec le décès de Mahauden, c’est une époque qui s’éteint. Roland aura marqué le Théâtre de Poche, qu’il a dirigé pendant plus de 20 ans, de sa formidable humanité et, finalement, d’un certain romantisme. Ses pratiques étaient celle des pirates et des corsaires. De l’intuition, rien que de l’intuition, qui faisait de lui un vrai faiseur de tubes : « les Monologues du Vagin » de Eve Ensler, « Transpotting » de Irvine Welsh, « le Colonel Oiseau » de Hristo Boytchev... Ces équipages étaient parfois composés de gueules cassées ; voyageurs, réfugiés, alcooliques, toxicomanes, étrangers auxquels il offrait son théâtre, ses fêtes et sa maison. Et le bar du Poche, qui en vit de toutes les couleurs, et qu’il construisit lui-même de ses propres mains, avec des pavés empruntés à la Ville de Bruxelles.

Là où nous autres, directeurs de théâtre d’aujourd’hui, nous revendiquons de diplômes en théâtre ou en gestion culturelle ; lui s’était fait sur le tas, tour à tour instructeur para commando, iconoclaste, réalisateur, cascadeur, organisateur de ballet, éternel voyageur. Un parcours qui lui donnait une formidable singularité –voire un état poétique-, que j’admirais. Une personnalité qui prit très tôt, au théâtre, des positions résolument progressistes sur nombre de questions de société : légalisation du cannabis, coopération artistique, droit de mourir dans la dignité, égalité homme femme, accueil des réfugiés, émancipation en tous genres, lutte contre les fanatismes et l’obscurantisme, ouverture de la culture à tous…

Mahauden était un de ces gars qui aimait mettre les mains dans le cambouis. A Bruxelles, mais également en Palestine et particulièrement au Congo. Son engagement avec des acteurs artistiques de RDC était à son image ; entier, idéaliste et courageux. Et fidèle. Lui qui ne cessa de créer, décentraliser des spectacles congolais jusque dans l’Est chahuté du Congo. Et notamment « Verre cassé » de Alain Mabanckou, « le Bruit des Os qui craquent » de Suzanne Lebeau, « Délestage» de David Illunga qui vient d’être salué du Prix de la Critique…

A titre personnel, je l’ai rencontré à 24 ans. J’en ai 50 aujourd’hui. Mieux que sur la question du théâtre, Mahauden m’a ouvert, à cette époque, les yeux sur le monde ; et à ce titre je me suis plu à le vivre comme un père. Comme l’équipe du Théâtre de Poche avec laquelle nous trinquions abondamment hier en son honneur, je pleure un membre de ma famille.

Alors bonne route, vieux. Et pour bagage, reçois encore mon admiration, mon amour, mon amitié.

Et ma tendresse à tes enfants, à ta famille.

Olivier Blin, Directeur du Théâtre de Poche