Scènes

L’artiste plasticienne cubaine Tania Bruguera crée une stupéfiante version de Fin de partie de Beckett.

L’an dernier pour l’ouverture de la nouvelle aile de la Tate Modern, Tania Bruguera, 48 ans, avait amené dans la Turbine Hall du musée, deux vrais policiers à cheval, un cheval blanc, l’autre noir. Ils guidaient les visiteurs là où ils le voulaient. L’artiste cubaine a toujours interrogé dans ses performances, le pouvoir et son rapport aux individus. Le MoMA de New York a repris dans ses collections son installation glaçante où elle entassait dans un long couloir des cannes à sucre en décomposition, menant à un écran télé où on voyait Castro.

Fin 2014, pour célébrer l’assouplissement du régime, elle voulut organiser à La Havane, sur la place même de la révolution castriste, une performance où les passants pourraient parler librement une minute. La performance fut interdite, Tania Bruguera emprisonnée et privée de son passeport.

Pour le Kunsten à Bruxelles, l’artiste se met à la mise en scène avec une scénographie saisissante. Cela se déroule dans l’ex-cinéma Marivaux transformé en garage, en plein Bruxelles, bd Adolphe Max (entrée par rue Saint-Pierre). Elle y a construit en échafaudage, une tour de 10 m, avec dedans, un cylindre de 8 m de diamètre recouvert totalement d’un drap blanc éblouissant. Les spectateurs suivent la pièce de trois niveaux différents, en glissant leur tête dans des « boutonnières ». On voit alors les autres têtes comme des enfants sortant du ventre de leurs mères. « Je veux ainsi me mettre dans la tête même des gens et impliquer les spectateurs dans la scénographie », nous dit-elle. Ce dispositif rappelle la performance de la Brésilienne Lygia Pape en 1968, avec un immense drap blanc recouvrant les gens, ne laissant dépasser que les têtes. Un drap symbole de l’humanité qui nous réunit.


Beckett

Du haut de cette « tour de têtes », la vue est vertigineuse. Tania Bruguera monte « Fin de partie » de Beckett créé en 1957 (attention : la pièce est jouée en anglais, non surtitré, car impossible dans ce dispositif. Et il faut rester debout 1h20 appuyé aux échafaudages, la tête dans un trou).

Fin de partie a surgi au lendemain de la guerre, dans cette humanité qui a vu l'apocalypse et le néant. Beckett y réduit le texte et le théâtre, donc l'homme lui-même, à sa trace, à son rebut. Sa question est celle des personnages de « Fin de partie » : « Mais qu'est-ce que je fous là ? » Il interroge le ciel qui ne bouge pas. « Fin de partie », c'est la fin du monde. La voix et le texte ne sont plus que ressassements et déchets. Beckett c’est une voix qui ne cesse de parler pour dire l'échec de la parole, une voix qui halète, ressasse, s'épuise et recommence.

Hamm, l’aveugle paraplégique et Clov son valet et fils adoptif sont joués par des acteurs américains. Un jeu où le maître et l’esclave changent peu à peu de rôle. Cette Fin de partie est-elle une allégorie de la fin de Castro ? « Je pensais à ce texte et à ce dispositif depuis 20 ans. Je vous laisse dire que cela parle aussi de Castro ! », dit-elle dans un sourire. Bruguera ne cesse d’interroger le pouvoir et ses limites.


Endgame, au Kunsten, à Bruxelles, jusqu’au 21mai

© D.R.
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