Scènes

En un solo séminal, le collectif Denisyak montre le monstre de l'intérieur: éperdument humain. À voir absolument au 140. Critique.

Au terrible mythe de l'infanticide Médée, qui hante tant l'actualité que l'histoire de l'art (on pense notamment à la majesté d'Isabelle Huppert, mais aussi au récent Dernier lit d'Hugo Claus par Christophe Sermet), l'autrice Solenn Denis et l'acteur Erwan Daouphars répondent par un monologue dont le fracas intérieur se love dans l'ordinaire d'un amour déchu.

Au début, il y a eu du rouge à lèvre, des boucles d'oreille en plumes de paon, pour "faire la beauté", et toute une nuit à danser. Et puis le couple, les attentions, les concessions, les conseils ("On tient un homme avec le ventre. Si tu fais bien à manger, il pourra toujours voir ailleurs, n'empêche il reviendra à la maison"), les bonheurs, les habitudes, les enfants. Et l'usure. Le désamour. La trahison. L'irréparable. 


Fêlures, débordement

Le fait divers - ici l'infanticide, et plus justement le néonaticide - nous renvoie à "l'intrication étroite entre la barbarie apparente et la souffrance", souligne Solenn Denis. Écrire Sandre (publié chez Lansman), explique-t-elle, permettait de donner voix à ces femmes que leur acte meurtrier a rendues inaudibles. Leur inventer par la fiction une parole qui aille au-delà "de leur absence de mots et de notre effroi à les écouter vraiment".

Ainsi est-ce une sortie des discours médiatiques et psychanalytiques que propose le collectif bordelais Denisyak, pour "refaire le chemin qui [...] peut amener une femme fragile à sortir d'elle-même à un moment donné". Ni excuser, ni dédouaner, ni déresponsabiliser, mais se donner "la permission de pouvoir réfléchir à tout ça".

"Si tu n'es pas morte alors tu es vivante, entre les deux ça existe pas. Je sais la mort très bien, une chose que je sais de la vie c'est la mort." (Extrait du texte de Solenn Denis, interprété par Erwan Daouphars)
© Marie-Élise Ho-Van-Ba

Porté par Erwan Daouphars en dehors de toute incarnation imagée du féminin, dans un périmètre restreint, entre un fauteuil avachi et un lampadaire, Sandre, "monologue pour un homme", apporte la juste distance par laquelle "entrer dans l'intime tout en sortant de l'affect". C'est par la langue aussi - sa simplicité séminale, les méandres déconcertants qu'elle emprunte pour évoquer ici les joies domestiques, les souvenirs, là les fêlures, le débordement - que s'esquisse le banal au creux duquel est commis l'irréparable. 

La monstruosité, éminemment théâtrale, est toujours le fait de l'humain. Et l'humanité, ordinaire, imparfaite, faillible, a besoin qu'on l'écoute.

  • Bruxelles, le 140, du 13 au 16 novembre, à 20h30 (mercredi à 19h). Durée: 60 min. Infos & rés.: 02.733.97.08, www.le140.be
  • Éghezée, Centre culturel, le 17 novembre. Tél. 081.51.06.36.