Scènes Avec "Eddy Merckx a marché sur la lune", Jean-Marie Piemme relie à la grande histoire la petite, au fil de la fiction. Critique.

Tout commence par un exercice d’imagination. Un spectateur retardataire sert de prétexte aux acteurs pour s’y lancer. Qui est cet homme ? Quelle est sa nationalité ? Quel âge peut-il avoir ? Appelons-le Pierre, inventons-lui un fils. Voici donc Max, qui vient de quitter Julia avec qui il vivait, à New York, depuis trois ans. Non pour s’éloigner d’elle, mais parce que ses racines l’appellent. L’Europe, d’où il vient. Sa généalogie singulière, indéfectiblement liée à l’histoire. Au fameux 20 juillet 1969, par exemple, où, à quelques heures d’intervalle, Eddy Merckx remporte son premier Tour de France et Neil Armstrong est le premier humain à poser le pied sur le sol lunaire. 


C’est l’exaltation des premières fois qu’évoque la nouvelle pièce de Jean-Marie Piemme, unissant dans son titre ces deux événements. "Eddy Merckx a marché sur la lune" ne s’abîme cependant pas dans la nostalgie d’une époque moins blasée qu’aujourd’hui. Y sont sondés le passé à la lumière du présent, les détours et avancées de l’histoire, la subjectivité de chaque trajectoire, les chemins de la transmission.

Créé par Armel Roussel et sa Cie [e]utopia3 aux Francophonies en Limousin, puis joué au Théâtre de la Villette, à Paris, le spectacle se pose aux Tanneurs sortant - à peine et incomplètement encore - de la tourmente qui vient de les secouer. Vue de l’esprit ou réalité ? Lorsqu’on pénètre dans le foyer du théâtre, un poids semble s’être levé… 

La troupe disparate et chorale mise en scène par Armel Roussel.
© Alice Piemme / AML

Cette légèreté - relative, nuancée -, on la retrouve dans la mise en scène d’Armel Roussel et l’interprétation de sa troupe, disparate et chorale. Tom Adjibi, Romain Cinter, Sarah Espour, Sarah Grin, Julien Jaillot, Antonin Jenny, Pierre-Alexandre Lampert, Vincent Minne, Nathalie Rozanes, Sophie Sénécaut et Aymeric Trionfo donnent corps, voix, sons aux fictions juxtaposées, feuilletées. Les rôles s’échangent et se transmettent sans façon, au gré de paires de lunettes chaussées et de ludiques changements de registre, avec notamment un dialogue entre Pierre et Angèle, les parents de Max, estampillé Nouvelle Vague. Comme un clin d’œil à l’héritage de Mai 68.

Le réel et les souvenirs sont-ils interchangeables ? Quelle place l’individu peut-il revendiquer dans la masse ? Comment digérons-nous nos références communes ? et nos différences singulières ? Sans creuser très profond, mais avec une fantasque nonchalance et un certain charme, le spectacle soulève ces questions - pour se clore dans la brume entourant les icônes.

© Alice Piemme / AML

  • Bruxelles, Tanneurs, jusqu’au 16 décembre, à 20 h 30 (mercredi à 19 h). Durée : 1 h 45. Infos&rés. : 02.512.17.84, www.lestanneurs.be
  • "Eddy Merckx a marché sur la lune" est, rappelons-le, l’une des trois pièces de Jean-Marie Piemme montées cette saison (bit.ly/Piemme3), après "Jours radieux" au Varia, et avant "Bruxelles, printemps noir" à venir aux Martyrs.