Scènes Les premiers mois de la saison 17-18 seront foisonnants, mouvementés et réflexifs. Les auteurs y bousculent les acteurs - et inversement. Preuve que l’art vivant n’a pas fini de regarder le monde, de chambouler ses repères.

La saison tout juste entamée sera celle de l’ouverture et des croisements, pour lesquels plaident Fabrice Murgia ou Michael De Cock. Et que cultivent bien d’autres scènes. L’enfermement communautaire a vécu. Alors que Bruxelles National et KVS poursuivent leur fructueuse collaboration, que le KVS a pour artistes associés des francophones, que le surtitrage devient plus fréquent, le Théâtre de Namur entame, avec "De Mensheid/L’Humanité" par Josse De Pauw et LOD, une trilogie.

L’humanité, sujet immense comme le monde que ne cesse de scruter le théâtre - terme dont nous userons ici au sens large. Car l’art vivant vit, par définition, dans le présent d’une société dont il a pour vertu d’ausculter les tendances et les travers. Multiple et scrutateur, irréductible observateur, vecteur de résistance, il contemple et explore, il commente et invente, il bouge avec son temps, s’inscrit dans l’instant sans effacer l’histoire.

Ouvert sur le monde

L’humanité d’ici et maintenant, où des artistes d’horizons multiples arpentent et réinventent leur biotope ("Mapping Brussels", KVS, 16 et 17/9). L’humanité d’une communauté sous la loupe d’Isabelle Pousseur dans son adaptation de "Last Exit to Brooklyn (coda)", le dernier chapitre du premier roman d’Hubert Selby Jr (Théâtre de Liège, 24/9-5/10).

L’humanité contenue dans la littérature et qui en déborde, comme de "Retour à Reims", récit personnel et familial de Didier Eribon, dont s’inspire le metteur en scène et scénographe Stéphane Arcas pour composer un spectacle où s’entrecroisent monologues, marionnettes et musique (Varia, 3-21/10).

Si 2017-2018 est l’année où le Kaaitheater fête ses 40 ans et où rouvrira enfin le Théâtre de La Louvière, où le Rideau de Bruxelles en travaux présente ses créations hors les murs, où le tax shelter ouvert aux arts de la scène commence à porter ses fruits, où l’Ancre, jubilaire, acquiert le titre de Théâtre royal, c’est aussi la saison des grandes incertitudes. Tous les artistes, opérateurs et compagnies ayant déposé leur dossier attendent le verdict du cabinet de la ministre de la Culture Alda Greoli quant aux futurs contrats-programmes. Au point, pour certaines structures, de présenter une saison en retrait, quoique active - c’est le cas de l’Océan Nord qui, dans l’expectative, se concentre sur ses ateliers.

Vecteur pluriel

Regarder vers l’avant tout en sondant ses propres profondeurs : voilà bien encore le propre de l’art qui, sur les plateaux, cultive audaces et mélanges. Danse et théâtre, performance et conférence, cirque et vidéo, création plastique et sonore : le pluriel, souvent, est de mise. En témoigne notamment le lancement du programme Impact - à l’intersection des arts et des technologies - que lancera au Théâtre de Liège le fascinant, touchant et autobiographique "887" de Robert Lepage (3/11). Une flânerie dans la mémoire, par la grâce fluide et faramineuse du théâtre.

La saison s’ouvre, c’est la rentrée. On repart en voyage.


Perception-réalité

Trois spectacles au Varia - "Jours radieux" (10-28/10), "Le Pélican" (14-25/11, aussi à Liège en mars), "Philip Seymour Hoffman, par exemple" (7 au 21/12, créé au KFDA en mai dernier, et coproduit dans le cadre de 4à4, donc présenté aussi à Mons, Liège et Namur) - et deux au National - "What if they went to Moscow ?" (5-7/10), "Above zero" (11-14/10) - se proposent de soumettre à l’acuité du spectateur sa capacité de discernement.

Qu’est-ce que la perception, qu’est-ce que la réalité ? La peur viscérale de tout, mais surtout des autres, peut amener à un repli sur soi (ce que suggère Jean-Marie Piemme dans "Jours radieux", mis en scène par Fabrice Schillaci). Comment encore vivre ensemble dans un monde où chacun se recroqueville sur son pré carré de certitudes ? (Jeanne Dandoy creuse la question dans "Le Pélican" de Strindberg.)

Sous-jacente, cette question fondamentale : qui, de l’extérieur, peut réellement savoir ce qui se passe à l’intérieur de moi ? ("Philippe Seymour Hoffman, par exemple" de Rafael Spregelburd par Transquinquennal). La metteur en scène de théâtre et réalisatrice de cinéma brésilienne Christiane Jatahy (Cia Vertice de Teatro) suggère avec "What if they went to Moscow ?" de voir deux fois la même représentation, dans des conditions différentes. Un artifice qui devrait servir à démontrer notre subjectivité. Quant au chorégraphe et metteur en scène syrien en exil Ossama Halal (Koon Theater Group), il arrive avec ce constat, fruit d’observations vécues : "La violence engendre la peur et la peur engendre la violence." Dans "Above zero", il se propose, en arabe, sous-titré en français et anglais, d’en démonter les ressorts dialectiques.


Quand le spectateur se fait acteur

Deux spectacles, "Pendiente de voto" (Vote en suspens) au National et "Fight Night" au 140, proposent aux spectateurs de se muer en acteurs. Via une télécommande, la salle est invitée à voter sur des sujets de société aussi sensibles que la sécurité ou l’immigration pour la première mise en scène, et sur quel acteur restera jusqu’à la fin du spectacle pour la seconde.

Le Catalan Roger Bernat au National et la compagnie gantoise Ontroerend Goed emmenée par Alexander Devriendt au 140 questionnent par là même notre façon de juger et condamner, de punir ou tolérer. Dans un cas comme dans l’autre, les spectacles devraient évoluer de façon, a priori, assez différente. Avec, au final, une question cruciale : que représente vraiment la démocratie… (A Bruxelles : Théâtre national, dans le cadre du Festival des libertés, le 23/10; le 140, du 14 au 16/11).


Charleroi danse, une biennale en couleurs

Vibrations en cours à Charleroi danse : nom allégé, visuel dynamisé… Depuis son arrivée à la tête du Centre chorégraphique de la Fédération Wallonie Bruxelles, Annie Bozzini a ouvert plusieurs chantiers, et planché sur sa première Biennale. Avec en tête "l’élargissement de l’imaginaire par l’art", et "le duo vertueux artiste/public […] sans cesse à réinventer".

Les deux nouvelles chorégraphes résidentes sont de la partie. Louise Vanneste ouvre la Biennale avec "Thérians". Une évocation de "la capacité mythologique des êtres humains à se transformer en animaux". A découvrir en soirée composée avec la communauté des jumpers vue par le collectif d’artistes La Horde, dans l’organique et pulsatile "To Da Bone". Ayelen Parolin présente la nouvelle version d’"Autoctonos", pièce pour quatre danseuses et une musicienne créée au KFDA.

© Laurent Pailler

Les personnalités fortes foisonnent au programme du festival qui oscillera entre Charleroi (les Ecuries) et Bruxelles (la Raffinerie). Avec encore, entre autres, la danse transgressive et bouillonnante de Marlene Monteiros Freitas (en photo ci-dessus), le flamenco dévergondé de Rocio Molina, le futurisme énigmatique de Malika Djardi, l’histoire chinoise prise à bras-le-corps par Wen Hui, la présence pure libérée et maîtrisée par Nacera Belaza… Un voyage dans des esthétiques multiples, où croiser aussi la tradition et la modernité de l’Indonésie (avec Europalia), la performance pour le jeune public (avec Alessandro Sciarroni) ou le répertoire réinterprété.


De hauteurs en auteurs

Plumes et voix s’entremêlent en ce début de saison, où le très présent Jean-Marie Piemme (bit.ly/Piemme3) n’est pas le seul auteur belge à l’honneur.

Le verbe ludico-caustique de Thomas Gunzig retrouve les Tanneurs et David Strosberg pour "Encore une histoire d’amour", avec Alexandre Trocki et Anne-Pascale Clairembourg.

Incandescente, voire lyrique, l’écriture de Céline Delbecq révèle une nouvelle pièce, "Le Vent souffle sur Erzebeth", dans laquelle l’auteure et metteuse en scène associe à quatre acteurs un chœur d’amateurs et une fanfare. Un point de vue sur la folie, l’héroïsme, la marginalité, à découvrir à Mons (Mars) puis au Marni (qui accueille là une des production du Rideau de Bruxelles hors-les-murs) avant Louvain-la-Neuve en décembre et Liège en janvier. Le Rideau qui continue de soutenir les écritures actuelles, et présente (aux Martyrs) "Un grand amour" où Nicole Malinconi explore les limites de la fidélité.