Scènes

En tournée en France et en Belgique - cette semaine à Liège, la semaine prochaine à Bruxelles -, "Intrigue et amour" était créé l’été dernier à Bussang, au cœur des Vosges. Pour les 120 ans du Théâtre du Peuple, le directeur Vincent Goethals souhaitait une saison allemande. Yves Beaunesne, metteur en scène, choisit parmi les textes aimés cette œuvre de jeunesse de Friedrich von Schiller. "Une pièce étendard, pour beaucoup, de la philosophie et de la politique, notamment en RDA; c’est en effet la pièce la plus jouée en Allemagne de l’Est. On y entend la voix du peuple - ce qui avait tout son sens à Bussang - mis en avant avec sa force de résistance et d’opposition."

Bien qu’il soit question d’amours contrariées, on est loin d’une variation sur "Roméo et Juliette" (pièce dont le metteur en scène créait il y a deux ans, à Liège, une version "belge"), "la question des classes sociales est posée, pointe Yves Beaunesne. Les origines de Schiller, plutôt modestes, ont motivé et développé en lui le sens de la révolte. C’est un terreau sur lequel il a beaucoup écrit. Je suis sensible aussi à son côté tchekhovien, car comme Tchekhov, Schiller est médecin, ayant charge de corps et d’âmes. Sensible à l’intime, il voit aussi bien le drame que le ridicule et le comique d’une situation."

La dérision dans le tragique

Ainsi le spectacle n’apparaît-il jamais d’une seule couleur. "Il y a dans la pièce un côté presque granguignolesque, qui parle peut-être plus même en Belgique - avec ses Ghelderode, Crommelynck, Maeterlinck - qu’en France, avec cette capacité à imaginer qu’à l’intérieur des choses les plus tragiques peuvent nous arriver des bouffées de rire, de dérision."

Le seul rapport possible avec le public, disait Schiller, c’est de lui envoyer des bombes. "C’est ce que j’aime chez lui : la poésie, la philosophie ne prennent jamais le pas sur la tripe théâtrale."

Comment monte-t-on en 2015 une pièce écrite en 1782, et jouée pour la première fois à Mannheim en 1784 ? "Cela reste l’œuvre d’un jeune homme de 23-24 ans. Je n’ai pas voulu perdre de vue cet angle d’attaque. Et ça touche d’ailleurs les lycéens qui voient la pièce aujourd’hui : des histoires d’amours contrariées, il y en a tous les jours, au niveau culturel, financier, social. Des histoires d’amour jetées en pâture sur la place publique, on en connaît plein. On attire l’attention des adolescents, tous les jours, sur ce qui leur semble être des moyens de se rapprocher et qui souvent au contraire dresse des barrières."

Ce classique absolu de la littérature germanique, précurseur du romantisme, et méconnu chez nous, est livré ici dans une traduction de Marion Bernède "sans fioriture ni facilité", souligne Yves Beaunesne : "La traductrice s’est attachée à retrouver ce que les mots de Schiller ont provoqué en leur temps, leur force, le choc. Les gens, disait-il, je les attrape soit par la poésie soit par le scandale. C’est pour ça que j’aime tellement le répertoire, pour sa capacité à nous séduire et à nous bouleverser. La pièce n’est pas qu’une fable ancienne. Elle nous prend par ce que nous sommes restés : des humains en qui résonnent les questions de la dignité et de l’honneur."

"Intrigue et amour", jusqu’au 4 décembre au Théâtre de Liège, mardi, jeudi et vendredi à 20h, mercredi à 19h. Durée : 2h30. Infos & rés. : 04.342.00.00, www.theatredeliege.be

Et à Bruxelles, Varia, du 8 au 12 décembre. Infos & rés. : 02.640.35.50, www.varia.be


"Intrigue et amour", chair et densité

Le théâtre s’offre dans toute l’évidence de son artifice aux spectateurs d’"Intrigue et amour". Recyclant vingt ans de scénographies, avec la complicité ici de Damien Caille-Perret, Yves Beaunesne a accessoirisé le plateau d’objets manipulés à vue par les comédiens, progressant vers le dénuement comme pour laisser les âmes exposer leur tourment. Louise (Mélodie Richard) et Ferdinand (Thomas Condemine) s’aiment avec ferveur, or l’implacable président von Walter (Jean-Claude Drouot) n’entend pas laisser son fils se compromettre avec une roturière, fallût-il manigancer par des ruses et des faux la rupture des amoureux. C’est une jeunesse en révolte que peint un Schiller lui-même jeune dans cette œuvre dont le metteur en scène souligne la chair et la densité, à travers notamment la perpétuelle surprise du langage. Du trivial au lyrique, les registres se bousculent, tandis que les classes sociales ici s’effacent entre les amants, là s’exacerbent pour ceux qui s’en proclament gardiens absolus. Hélène Chevallier, Olivier Constant, Frédéric Cuif, Philippe Fretun, Anne Le Guernec, Sophia Leboutte et Gaël Soudron complètent une distribution pleine de personnalité, qui s’adonne également et avec talent aux intermèdes musicaux composés par Camille Rocailleux. On s’attend à une fable au classicisme de bon aloi, et voilà que se déploie un propos aussi actuel qu’universel, questionnant l’obéissance et l’indépendance, un tragique ponctué de verve légère. L’édifice fragile et précieux de la nuance.