"Shell Shock", comment la guerre marque les corps

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Scènes Création de l’opéra monté par Sidi Larbi Cherkaoui sur la guerre 14-18.

Il y avait quelque chose d’étrange mais de réjouissant à cette première du nouvel opéra "Shell Shock" à la Monnaie, qui est la participation de la maison d’opéra au centième anniversaire de la Grande Guerre, avec une musique originale de Nicholas Lens, des "cantos", des ballades de Nick Cave et une mise en scène sous forme de chorégraphie de Sidi Larbi Cherkaoui. C’est la première fois que le chorégraphe anversois de père marocain signe une mise en scène d’opéra.

La danse omniprésente

Réjouissant car, après le dérapage de Theo Francken, secrétaire d’Etat à l’Asile et l’immigration qui s’interrogeait il y a quelques années sur la "plus-value apportée par l’émigration marocaine", c’était une réponse forte et belle, en présence en plus du Roi et de la Reine.

Réjouissant aussi car après avoir fait la une des médias pour les économies drastiques qui lui sont imposées, la Monnaie peut revenir à ce qu’elle fait si bien : l’art. Et montrer par les faits qu’elle n’est pas une "administration", dont on peut sabrer 30 %, mais un lieu de création de richesse. Et qu’avant d’investir dans un "temple culturel à Ruysbroek" comme le souhaite la N-VA, il serait bien d’abord de soutenir un tel outil.

On lira ci-dessous ce que notre critique pense de la musique et des chanteurs. La danse est omniprésente. Par les dix danseurs de la compagnie Estman de Sidi Larbi Cherkaoui (neuf hommes et une femme) mais aussi par les chanteurs, voire le chœur, qui participent à la chorégraphie.

On y évoque la guerre de 14-18 à travers les trajectoires de douze individus chantés par Nick Cave (le soldat colonial, l’infirmière, le déserteur…). Le "décor" devient "des corps". Le propos est littéralement "in-corp-oré" dans les corps. Et on peut juger avec "Shell Shock" du potentiel qui existe à faire d’un opéra une chorégraphie. Larbi Cherkaoui était bien placé pour ce défi, si on se souvient d’un de ses premiers spectacles, inoubliable, "Foi", qui était une sorte d’opéra où musique et danse étaient étroitement mêlées.

Le souffle tragique

Dans "Shell Shock", sa chorégraphie montre la guerre, parfois de manière très littérale et illustrative, mais souvent belle et poignante : quand les corps tombent frappés, quand ils tremblent pris de spasmes sous l’effet du souffle des bombes, le "shell shock", quand la mère pleure son enfant.

Sur scène, il y a d’abord un tapis de sacs de sable surmontés de croix de bois. Un cimetière. Mais bientôt, tombent sur scène d’une pyramide escamotable, les neuf danseurs tous remarquables. A eux, se mêlent étroitement les cinq chanteurs pour ce Requiem saisissant. Les sacs deviennent tranchées, barricades. Les civières tournoient, les fusils découpent l’espace. Les danseurs s’effondrent, ou forment des tableaux comme des monuments aux morts. Les chanteurs sont au milieu d’eux.

Même si certaines séquences sont répétitives, il y a de nombreux moments de belle émotion depuis le solo magnifique de Damien Jalet au début, jusqu’à la présence fragile de l’enfant seul sur scène à la fin, dans le "canto de l’orphelin".

Nicholas Lens : l'émotion et la couleur

En confiant la musique de "Shell Shock" au compositeur belge Nicholas Lens, Peter De Caluwe a visé juste : les douze "Cantos" de Nick Cave trouvent ici une expression forte et accessible, toujours en lien avec le public et toujours porteuse d’émotion. "Cantos du soldat colonial", lancé comme un appel désespéré à la justice (ouverture de l’oratorio par la tangente…), "Cantos de l’infirmière", par les femmes, annonçant déjà le "Cantos de la mère", "Cantos des soldats tombés à la guerre", marche implacable de celui qui regarde la mort dans les yeux, "Cantos des orphelins", mené aux frontières du silence par un enfant du Trinity Boys Choir de Londres (moment de grâce), chacun des "lyrics" ouvre un monde, sonore et stylistique.

Tout cela, développé avec une rare liberté par un compositeur proche du cinéma, adepte de l’efficacité mais ne dédaignant pas la complexité, pourvu que celle-ci nourrisse l’expression. A la tête des effectifs de la Monnaie - où les vents, les percussions et le piano occupent une large part - Koen Kessels atteste son aisance avec la création autant que de sa capacité à soutenir les chanteurs : lors de la représentation de jeudi - une avant-première mondiale ! - le travail de l’orchestre et des chœurs semblait déjà intégré de façon organique à l’ensemble du spectacle, avec quelques moments magnifiques de virtuosité et d’engagement.

Enfin, soulignons que "Shell Shock" bénéficie d’une distribution luxueuse, avec cinq chanteurs de premier plan se partageant les différents "cantos" et construisant à chaque fois un personnage, une histoire, un dénouement. Figure tutélaire de la production, la soprano américaine Claron McFadden - inoubliable "Woman Who Walked into the Doors" de Defoort - est entourée de la mezzo britannique Sara Fulgoni, du contreténor américain Gerald Thompson, du ténor britannique Ed Lyon et du baryton Mark S. Doss, tous anglophones, aussi convaincants comme chanteurs que comme comédiens, voire comme danseurs…

MDM

Guy Duplat

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