"Si je touche ne fût-ce qu'un seul spectateur, c'est gagné"

Le grand metteur en scène Peter Brook, 87 ans, a réinventé son spectacle "Le Costume". Avec l'ajout de merveilleux chants, la pièce raconte l'injustice, le pardon, la compassion. Avec une simplicité totale qui en devient bouleversante. Il sera à Liège cet automne.

Guy Duplat, envoyé spécial à Pérouse
"Si je touche ne fût-ce qu'un seul spectateur, c'est gagné"
©johan persson

Les plus grands artistes, arrivés au faîte de leur art, ne cherchent plus que l'essentiel. Ils épurent sans cesse, pour arriver à toucher l'émotion même. Le Titien et Rembrandt, à la fin de leur vie, firent ainsi en peinture. Aujourd'hui, on sait comment Anne Teresa De Keersmaeker cherche une simplicité absolue et se pose des questions essentielles, faussement simples : qu'est-ce que danser ? Qu'est-ce que poser le pied sur le sol ? Avec eux, "less is more" et "less is beautiful". En théâtre, un homme merveilleux, un des plus grands noms du XXe siècle, incarne cette démarche : Peter Brook, qui fête ce jeudi ses 87 ans.

Après avoir tout réalisé dans sa jeunesse, il optait il y a 40 ans pour une démarche de plus en plus minimaliste et paradoxalement plus juste et poignante. On l'a vu aux Bouffes du Nord à Paris et au Festival d'Avignon. On le vérifiait encore la semaine dernière en admirant "The Suit", sa dernière pièce (adaptée de son propre spectacle "Le Costume") joué à Pérouse, en Ombrie, après avoir été acclamé un peu partout. Ce spectacle retourne à l'essence du théâtre : des acteurs, des voix, des chants, l'émotion. Coproduit par le théâtre de la Place, à Liège, il viendra dans la cité mosane en octobre à l'occasion de l'ouverture du nouveau théâtre de l'Emulation.

William Nadylam, le comédien français d'origines camerounaise et indienne qui incarne Philémon dans la pièce, dit en un mot son admiration pour Peter Brook : "C'est son humanité qui frappe". Comme pour Pina Bausch, les Dardenne ou Alain Platel.

Marie-Hélène Estienne, qui l'assiste étroitement depuis 40 ans pour tous ses spectacles, souligne les liens si forts noués entre les comédiens et Peter Brook qui leur chuchote des consignes. Brook a joué dans les "townships", dans une cour pluvieuse de la banlieue d'Avignon, dans des quartiers "chauds" de Santiago au Chili. "The Suit" vient de triompher au Bam à Brooklyn, à New York. Cette fois, il joue dans le petit théâtre palladien privé d'un riche mécène italien, Brunello Cucinelli. Une fantaisie un peu anachronique placée au sommet d'une colline d'Ombrie, à Solomeo, près de Pérouse, un lieu qui respire le calme, le recueillement et la beauté.

Vivre avec le costume

Sur scène, juste quelques chaises colorées dessinées par Brook lui-même, et de simples tringles de vestiaire qui serviront aussi bien de porte, de fenêtre, de lit, d'autobus que de support pour "le costume". Là, se joue une tragédie simple comme un conte pour enfants. Philémon, le mari aimant de Matilda, la surprend dans les bras d'un autre qui fuit, laissant sur une chaise, son "Costume".

La vengeance de Philémon sera froide et cruelle. Il exige de sa femme qu'elle vive désormais à côté du costume, qu'elle le trimbale en rue, et même, qu'elle danse avec lui. Jusqu'à ce qu'elle soit poussée au suicide. La pièce fut écrite par le Sud-Africain Can Themba, à l'époque de l'apartheid, des banlieues noires et des "shebeens", ces bars clandestins. Elle est jouée en anglais surtitré, par de merveilleux comédiens noirs venus de partout et par un trio de musiciens blancs français.

Version chantée

Peter Brook avait été séduit jadis par cette fable écrite dans les années 50 et l'avait montée en français (on l'avait vue déjà à l'époque, à Liège). Près de 20 ans plus tard, il la reprend en anglais et en version chantée, dans la foulée de sa petite "Flûte enchantée" qu'il avait montée il y a quelques mois avec le musicien Franck Krawczyk, associé aussi à cette pièce. Les chansons de Matilda, jouée par Nonhlanhla Kheswa, actrice et chanteuse sud-africaine, sont splendides. L'acteur noir Jared McNeill est tout aussi stupéfiant quand il interprète "Strange Fruits" de Billie Holiday (ces fruits qui sont les pendus sur les arbres du Mississippi).

En parcourant le monde, Peter Brook a capté ses injustices et fait de "The Suit" une histoire universelle. On y entend une chanson de Victor Jara, le chanteur guitariste chilien dont les mains furent fracassées et le corps criblé de 43 balles par les sbires de Pinochet. On entend aussi "La Jeune Fille et la mort" de Schubert, hommage à un génie mort à 31 ans, peut-être de la syphilis, "la maladie de l'amour".

La simplicité de Peter Brook est du grand art et demande une direction d'acteurs inspirée pour que jamais les acteurs n'en fassent trop et pour qu'à chaque fois, ils semblent créer à nouveau la pièce. Marie-Hélène Estienne prépare maintenant, avec Peter Brook, un futur spectacle dont le titre est tout un programme : "La Vallée de l'étonnement".

"Gracias a la vida"

"Depuis 1985, nous dit Marie-Hélène Estienne, Peter Brook, qui avait même joué avec Dali, choisit des formes minimalistes et n'est plus intéressé par les formes traditionnelles du théâtre. Il reprend le conseil de Gordon Craig, le plus grand théoricien du théâtre anglais qui disait : "Il n'y a pas de méthode en théâtre, sauf l'élimination" . Dans une société inondée d'images, seul le dépouillement permet de montrer les choses. Dans cette démarche, il y eut aussi la rencontre, dans les années 70, avec le théâtre des 'townships'd'Afrique du Sud et la découverte de la pièce "The Island". Il fut ébloui. L'Afrique du Sud est le berceau d'un théâtre urbain, sans moyens, mais très fort, où on sent la nécessité du théâtre. Nous avons refait "Le Costume" dans un tout autre univers musical, jouant cette fois surtout sur le sentiment universel que la pièce dégage. De passage au Chili, nous avions même envisagé de joindre au spectacle la chanson si magnifique de Violeta Parra, "Gracias a la vida", mais nous ne l'avons pas fait".

Le résultat est une pièce chantée, un conte comme un soleil noir, simplissime, sans aucuns artifices, aucun prêchi-prêcha. Avec, surtout, une infinie douceur humaine que Peter Brook parvient à communiquer, y compris dans les moments les plus dramatiques. Comment pardonner ? Comment survivre avec la culpabilité ? Peter Brook donne sa clé d'un spectacle "réussi" : "Si je touche ne fût-ce qu'un seul spectateur, c'est gagné".

"The Suit", de Peter Brook, en tournée mondiale, passera par Liège, au nouveau théâtre de l'Emulation (ex-théâtre de la Place) du 22 au 26 octobre.

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