Scènes Le chapitre V se tiendra ce week-end au Théâtre royal de Namur.

Avec "L’été des charognes", paru en janvier dernier, Simon Johannin a fait une entrée remarquée en littérature. A vingt-quatre ans, celui qui est l’un des invités de l’Intime festival (lire ci-contre) signe des pages qui emportent d’emblée par leur écriture enchanteresse et la voix d’un garçonnet qui, en toute chose, cherche à découvrir une part de trésor. Dans un univers campagnard brutal et miséreux criant de vérité, la beauté et l’humanité demeurent, au-delà des apparences, à portée de main. Lui saura les cueillir.

Comment est née la voix de votre narrateur, qui porte magistralement le roman : d’un long processus ou s’est-elle imposée dès le début de l’écriture ?

La voix de l’enfance n’était pas là au tout début mais elle est apparue rapidement. Dès que j’ai commencé à prendre des notes, j’ai pensé à adopter ce point de vue. C’est arrivé naturellement. J’ai vite compris que les thématiques importantes seraient l’enfance et l’animalité. Cela me tenait donc à cœur d’avoir une écriture spécifique à cette période de la vie, je voulais faire passer des choses avec le vocabulaire d’un très jeune personnage.

Votre langue est tout de même très littéraire, et cet enfant a beaucoup de maturité…

Oui, mais en restant dans un champ lexical restreint. L’idée était de faire passer quelque chose de fort avec des mots compréhensibles de tous, sans utiliser un langage soutenu ou des jeux sur les mots qui sont hors de portée de mon persnnage.

Votre écriture est solaire : est-ce pour faire contrepoids à la violence et à l’atmosphère parfois glauque qui règnent ?

Je ne cherche pas à faire de démonstration avec ce livre; chacun vit son rapport à la violence de manière différente, et il ne faut pas avoir pitié de personnes qui n’en ont pas besoin. Quel que soit son quotidien ou les affres qu’il affronte, mon personnage a un cerveau configuré pour voir la beauté des choses : il est constamment en recherche de lumière. C’est sa sensibilité que j’ai cherché à montrer. J’ai voulu voir ce que j’étais capable d’obtenir en la faisant évoluer dans un milieu particulier, violent et sombre. Si je mets ces yeux-là dans ce contexte, c’est une autre lumière qui en jaillit.

Votre personnage et son entourage vivent dans une grande promiscuité avec les animaux, et on peut se demander parfois jusqu’où l’animal ne s’intègre pas en l’homme…

Quand on a une activité avec des animaux, à un moment donné, on se forge sur eux. Tout dépend du type de bêtes, mais on calque son rythme sur le leur, leur contact façonne les corps et les esprits. Ce qui m’intéressait, c’est qu’il n’y a pas de dialogue, ni de relation avec eux, mais les animaux ont des yeux et ils nous regardent. On a conscience d’être ensemble dans le même espace. Dans le livre, le monde animal est silencieux. Il traverse le livre et revient comme un ressac. Les animaux constituent les racines des personnages.

Votre écriture est très cinématographique, et il y a beaucoup d’odeurs dans vos pages. Votre but était-il de titiller les sens du lecteur ?

Je suis très intéressé par le cinéma et les images de manière générale. Je voulais donc que la lecture soit créatrice d’images, que le lecteur n’ait aucune difficulté à se forger un monde. Après, pour le côté sensoriel, je n’avais pas conscience de ce que je faisais. Rien n’est théorisé ou pensé. J’ai voulu mettre en place un univers d’enfant : quand on n’a pas grand-chose sous les yeux, on a tendance à grossir ce qu’on a, alors que ceci peut apparaître banal pour quelqu’un d’autre. Cet enfant a faim de vie, et cela passe par la vue, l’ouïe, le toucher. Il dévore son univers.

Vous êtes l’un des invités de l’Intime festival. Votre travail a-t-il nécessairement une part d’intime ?

J’écris à partir de sensations, d’émotions, ce sont elles qui déclenchent l’écriture, et c’est forcément très intime. De plus, comme j’ai quitté l’enfance, je peux porter un regard sur cette période : là aussi, on est dans l’intimité.

Simon Johannin, "L’été des charognes", Allia, 140 pp., env. 10 €. Entretien le samedi 26/8 à 14h15.