Scènes

D ominique nique nique...», qui n'a jamais fredonné le refrain? Mais chacun sait-il que sa joyeuse interprète, la Belge Jeannine Deckers, a mis fin à ses jours, ruinée, bafouée, désespérée? Celle dont le tube a devancé les Beatles et Elvis dans les hits pendant six mois aux USA, celle dont ce même tube fit le tour du monde en 15 langues, celle qui a inspiré un film tourné avec Debbie Reynolds...Sur cette histoire insolite, le texte attachant de Marie Destrait lève le voile sans concessions.

La pièce raconte le parcours de cette religieuse - qui l'est devenue sur le tard: à 25 ans - de l'aube au crépuscule de sa vie. De ses chagrins d'enfant à ses blessures d'adulte, à qui l'entourage ne fera guère de cadeaux. De cette mère nourricière pas du tout aimante à cette mère supérieure écrasante (chez les Dominicaines missionnaires de Fichermont), elle en bavera. On apprend, avec indignation, comment elle fut utilisée par le couvent, où toute sa fortune générée par le succès a si bien garni les caisses; récupération complète jusqu'au pseudo de Soeur Sourire et à son image. C'est que la malheureuse naïve avait signé des papiers d'autorité pour pouvoir enfin «porter sa foi à travers le monde» plutôt que de la voir s'éteindre dans sa «prison» (évoquée ici par la scénographie d'Alain Wathieu).

Convaincant quatuor

Pour redonner vie à ces individus, Catherine Brutout installe Catherine Claeys au centre de la scène, assise sur une chaise tout le spectacle durant. Ce qui n'est pas sans nous rappeler «La question n'est pas là» à la Samaritaine la saison dernière qui voyait la captivante comédienne dans une position semblable. Elle n'est ici cependant plus seule. Rôdent autour d'elle trois personnages: l'excellente Daniela Bisconti campant tantôt une mère tantôt l'autre avec une exactitude glaciale. Et un peu en retrait, la fraîcheur de Steve Driesen qui prend les traits de l'auteur dont l'oeuvre avance en marge de cette existence; ainsi qu'Yves Degen qui déclinera parfaitement l'ingratitude de ceux qu'elle a rencontrés. Cette pièce à quatre voix s'articule au gré de questions-réponses, d'interpellations... La mise en scène de Catherine Brutout rejoint la fluidité et la sobriété de l'écriture.

Hormis de petites longueurs sur la fin, la pièce garde l'accroche; sur le ton de la confidence, de l'échange, dynamique et souvent drôle. Dynamique que renforcent les lumières de Philippe Warrand et Alain Collet pour nous glisser dans l'ambiance et les différents lieux. Sous son faisceau blanc, posée, fragile dans son habit nacré, de sa voix parfois hypnotisante, Catherine Claeys semble véritablement habitée par cette Soeur Sourire.Au-delà de ce cas vécu, notoire et particulier - de la gloire à la décadence -, la pièce nous parle plus largement, par le biais de cette belle personne cassée dans ses élans d'existence et de création. Elle nous dit si bien ces meurtrissures ancrées dans la vacuité affective d'une enfance. Et surtout la difficulté de dépasser ces blessures... qui peuvent parfois conduire à des quêtes improbables et destructrices. Enfin, elle nous renvoie à la confrontation au monde, parfois si pénible et inattendue. Du fin travail...

Buxelles, Théâtre du Méridien, jusqu'au 2 avril (de 10 à 20 €). Tél. 02.663.32.11.

© La Libre Belgique 2005