Solitudes enfantines

Laurence Bertels Publié le - Mis à jour le

Scènes

Faut-il partir ou rester ? Est-on seul dans la vie ? L’Europe tiendra-t-elle ses promesses ? Ces questions se posent à Huy au fil des créations de théâtre jeune public. De bien belles journées viennent de se dérouler au bord d’une Meuse dans laquelle on aurait volontiers plongé mais, bien cachées derrière les attractions foraines, les Rencontres battent leur plein et ne laissent aucun répit aux marathoniens. Trente-six spectacles à l’affiche en une semaine, voilà qui relègue d’emblée toute baignade improvisée aux oubliettes. Seules les idées - les veinardes - se rafraîchissent au fil de spectacles pour lesquels on retomberait bien en enfance. Rien, par exemple, que pour assister à une représentation de "Toute seule", d’après le livre culte de Solotareff. Bonne nouvelle, les parents sont admis au théâtre jeune public et feraient bien de s’y rendre plus souvent. Ils n’en croiraient ni leurs yeux, ni leurs oreilles de lapin, comme celles de cette fillette qui s’interroge sans cesse. Est-on seul dans la vie ? Son père voudrait l’être plus souvent, sa mère également, son petit frère, lui, est parfois seul pour jouer. Fleur - "un nom de lapin", lui dira l’ours plus tard - veut en avoir le cœur net et part dans la forêt pour un voyage aussi intérieur qu’extérieur. Là, elle rencontre l’ours et noue avec lui une relation intense et ludique. Jusqu’à jouer à se faire peur. Un argument ténu, de faibles moyens, un risque de naïveté accrue et, pourtant, un coup de cœur pour ce spectacle de La Berlue, juste de bout en bout, dans une scénographie inventive signée Christine Flasschoen - un grand nom du jeune public - et dans une mise en scène intelligente de Violette Léonard. Remarquable également, l’interprétation des comédiens qui rivalisent de talent, qu’il s’agisse de Bénédicte Mottart, douée comme pas deux pour jouer les enfants, de Céline Taubennest, une "forêt" - personnage à part entière, lieu de transformation et de questionnement - joyeusement décalée ou de Luc Fonteyn, une révélation, tout en retenue, puissance et tendresse.

Ne pas rester au bord de notre liberté, quitter le port pour mieux y retourner, c’est également ce que dit le toujours aussi talentueux Eric Durnez, grand auteur belge, dans "Voyage intraordinaire" (Ed. Lansman) par Une Compagnie avec la Compagnie Kiroul (Gers). L’errance hors mais aussi en soi, comme le révèle ce texte né de l’envie d’un comédien, le magnifique Cyril Puertolas, d’explorer le monologue. Et le voici, essouflé, qui arrive avec son vélo. Termine-t-il son voyage ou va-t-il le commencer ? On ne le sait pas mais qu’importe, il raconte avec le talent des grands, sans excès ni sans avoir rien à prouver. Sinon que la vie est cruelle pour ceux qui refusent de la vivre. Voilà pourquoi le globe-trotter ne s’est jamais senti aussi heureux que la nuit où il a largué les amarres sans crier gare et marché jusqu’à l’aube. Là, il a pris un billet pour le train qui l’emmenait le plus loin possible et s’est acheté, avec l’argent qu’il lui restait, un croissant dont il n’oubliera jamais la saveur. En chemin, il croisera le pilote de la grande ourse, l’aubergiste des jours heureux ou la princesse des oranges avec laquelle il passera sept années de douceur. Puis, il reviendra au village et verra ce que sont devenus ceux qui n’ont pas osé partir. Minutieusement dirigé par Thierry Lefèvre, fin connaisseur de la musique d’Eric Durnez, le comédien français, limpide, intègre et vif, tient le public en haleine, avant de lui donner des ailes. Un fascinant "Into the Wild" théâtral.

Départ, encore, pour Patricia Gomis dans "Moi, Monsieur, moi !" par l’Association Djarama (Dakar), la Traversée des Arts (Paris) et la Cie de la Casquette (Bruxelles). Ou l’histoire d’une enfant née au Sénégal puis donnée à la cousine, la tante, l’oncle, à cette famille de plus en plus élargie d’Afrique, là où l’enfance n’est pas tendre, entre corvées et ballottements. Le voyage en France répondra-t-il aux attentes ? Rien n’est moins sûr même s’il n’est pas simple d’être une petite puis une jeune fille africaine. Un seul-en-scène interprété avec finesse et drôlerie par Patricia Gomis, un texte-témoignage intéressant mais un ensemble qui manque un peu d’étoffe et de théâtralité.

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