Sur les fronts d’Avignon

Marie Baudet Publié le - Mis à jour le

Scènes

Le 63e Festival d’Avignon est aussi le sixième que codirigent Vincent Baudriller et Hortense Archambault, instigateurs dans la Cité des papes du principe de l’artiste associé. "Les spectateurs commencent à bien comprendre le système", sourit le directeur. En substance : "chaque année se déplacer sur un nouveau territoire".

Avec Wajdi Mouawad, le champ est vaste et nourri. Né en 1968 au Liban, il a sept ans quand la guerre éclate. Ses parents fuient le pays en 1978, pour la France d’abord, puis mettent le cap sur Montréal. Wajdi est alors à l’aube de l’adolescence, et son identité se forge ainsi, dans la pluralité des lieux de vie, de l’Orient au monde occidental, de la guerre à la paix.

"Avec lui, note Vincent Baudriller, le festival se situe nettement sur la question du récit, de la mémoire, de la narration -peu présente lors des éditions précédentes-, sur la façon de parler du monde, de l’aborder. Une question essentielle, passionnante, qui déborde le théâtre pour inclure le marketing, la politique " Où l’on voit à nouveau que l’artiste, en l’occurrence auteur et metteur en scène, est l’associé d’un dialogue, d’un parcours, d’une réflexion avant de l’être à une programmation. Ainsi les codirecteurs d’Avignon sont-ils partis avec Wajdi Mouawad à la rencontre de "ses lieux", géographiques et artistiques, de Beyrouth au Québec en passant par Chambéry, où il œuvre aussi. "Il nous invitait à regarder à travers sa fenêtre "

Sans éclipser les interrogations, la langue maternelle et les autres, l’écart ou l’intersection entre les traditions. "En Orient, on pense le monde par métaphores, par histoires; en Amérique du Nord, le scénario est roi."

Tout comme en 2008, un petit livre est né de cet échange : "Voyage pour le Festival d’Avignon 2009" (P.O.L.) sera disponible gratuitement au festival ou téléchargeable sur son site.

Ces ponts, d’autres artistes de la programmation 2009 les arpentent. Amos Gitaï, cinéaste israélien, en vient au théâtre. "La Guerre des fils de lumière contre les fils des ténèbres" est le récit de la conquête de la Judée par les Romains, raconté par un vaincu. Un "manifeste spatial", un "défi du jeu", dans la carrière de Boulbon, avec Jeanne Moreau dans le rôle du narrateur. Où resurgit la question récurrente, souligne Vincent Baudriller, "de la mémoire, du documentaire, de la fiction, de la narration et de qui la prend en charge".

De Wajdi Mouawad, la proposition scénique est de taille puisque le festival montre l’intégralité du "Sang des promesses". D’abord avec les trois premières parties, "Littoral", "Incendies" et "Forêts", qui se succéderont du crépuscule à l’aube dans la cour d’honneur du Palais des Papes. Trois aventures enchaînées pour une odyssée mémorielle et charnelle. Onze heures au total, y compris deux longues pauses; petite restauration prévue et petite laine à prévoir. Le quatrième volet, "Ciels", installe une énigme au cœur de l’acte théâtral et instille la poésie du quotidien dans une écriture neuve, polyphonique, à découvrir hors les murs, à Châteaublanc.

Logiquement, Québec et Liban se croisent à Avignon cet été. Lina Saneh et Rabih Mroué appliquent à Beyrouth 2006 - soit peu après l’attaque israélienne - la trame d’"Une journée particulière" d’Ettore Scola. Ça donne "Photo-Romance" et ça sonde le réel autant que le théâtre.

Côté Québec, on ira chercher avec Dave St-Pierre le sens de la danse et du mouvement dans "Un peu de tendresse, bordel de merde !". Tandis que chez Christian Lapointe le feu couve : "C.H.S." signifie combustion humaine spontanée et joue sur la polysémie, la fragmentation, l’épure, en questionnant l’histoire.

Interroger l’Histoire, ses démons, ses drames, le sujet semble s’imposer, à travers les héros antiques et leurs prolongations. Le metteur en scène Joël Jouanneau a à cœur de pénétrer le mystère de la malédiction. Pour "Sous l’œil d’Œdipe", d’après Sophocle, Euripide, Ritsos, il a réécrit cette saga dans une langue d’aujourd’hui, comme en réponse à la question "faut-il écrire son destin pour l’aimer ?"

De même, l’histoire meurtrière, depuis la Grèce antique jusqu’à la barbarie nazie, traverse la nouvelle création de Krzysztof Warlikowski. "(A) pollonia" s’inspire d’Euripide, Eschyle, Hanna Krall, Jonathan Littell, J.M. Coetzee Entre vengeance et pardon, c’est une énigme à nouveau qui se pose ici : la condition humaine. Présenté dans la cour d’honneur, le spectacle, également coproduit par la Monnaie, est attendu la saison prochaine au Théâtre de la Place, à Liège. C’est à Anvers (deSingel) notamment qu’on pourra découvrir, en septembre, "Casimir et Caroline" d’Ödön von Horváth que met en scène Johan Simons avec le directeur musical Paul Koek - joué en français dans la cour d’honneur par la troupe du NTGent. Un regard sur la crise

Chez Fernando Pessoa, le rêve est mode de vie, l’imaginaire salvateur dans un monde éprouvant. Jean-Quentin Chatelain, mis en scène par Claude Régy, sera la voix des vers d’"Ode maritime".

N’oublions pas, comme le rappelle Vincent Baudriller, qu’il y a à Avignon "un artiste associé et trente ou quarante artistes invités". Parmi eux, épinglons encore la présence de Maguy Marin et de Pippo Delbono, d’Israel Galván et d’Hubert Colas, de Federico León et de Christophe Honoré. Entre autres. Pour un festival à la fois "très ouvert sur le monde, très inquiet du monde", et que ses directeurs espèrent "énervé et enthousiaste, en aucun cas résigné".

Marie Baudet

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