Scènes

De retour au Kunstenfestivaldesarts pour la quatrième année de suite, El Conde de Torrefiel y donne la première mondiale de "La Plaza". À découvrir sur le grand plateau du Kaaitheater, du 5 au 9 mai.

Ils seront ensuite à Francfort, à Lisbonne, à Vienne, à Athènes, à Zurich, à Paris. Mais c’est à Bruxelles que les deux têtes chercheuses et les performeurs d’El Conde de Torrefiel créent leur nouveau spectacle. Soutenu depuis 2015 par le Kunstenfestivaldesarts, qui présentait alors "Escenas para una conversación después del visionado de una película de Michael Haneke" (avant qu’y soient montrés "Guerilla" en 2016 et "La posibilidad que desaparece frente al paisaje" l’an dernier), le collectif franchit un pas important en créant "La Plaza" sur le grand plateau du Kaaitheater.

Le duo d’artistes fondé en 2010 et basé à Barcelone - Tanya Beyeler (1980, Suisse) et Pablo Gisbert (1982, Espagne) - a amené sur les scènes européennes "une vision très forte, basée sur des matériaux très hétérogènes, au service d’un propos précis, extrêmement aiguisé ", souligne Christophe Slagmuylder. "Dans leur œuvre, qui colle à son époque, au XXIe siècle, les personnages sont de jeunes adultes d’aujourd’hui. Leurs parents, leurs grands-parents ont connu le franquisme, mais eux n’ont jamais dû se battre contre grand-chose", poursuit le directeur du KFDA en pointant l’"insouciance désenchantée" qui caractérise les figures mises en scène par El Conde.

© El Conde de Torrefiel

Les performances du collectif partent régulièrement de situations passives (attente, bavardage, commentaire) pour révéler "une société inerte, obsédée par la peur de perdre ses acquis", pointe encore Christophe Slagmuylder. "Tout en mettant souvent en scène une société du loisir, des activités faciles et inconséquentes, elle désigne aussi, presque innocemment, la montée du populisme en Europe."

Reconnaître la complexité

Si le Kunstenfestivaldesarts évite, depuis sa fondation en 1994 par Frie Leysen, de se donner un thème a priori, des lignes communes se font jour à mesure que la programmation s’élabore. Les politiques populistes et les stratégies qui les étayent : voilà l’un des fils qui serpentent dans l’édition 2018. "C’est lorsque s’opère une mise à l’écart des idées et des formes complexes que se génèrent des sociétés repliées et protectionnistes", note Christophe Slagmuylder - qui quittera le Kunsten au terme de l’édition 2019 pour rejoindre le festival allemand itinérant Theater der Welt.

Pièce conçue à travers une succession de chantiers exploratoires, "La Plaza" imagine l’espace scénique comme une agora. Dans leur recherche de formes neuves, Tanya Beyeler et Pablo Gisbert se soucient moins de l’avis du public - ni de la façon dont leurs propositions sont perçues, sur laquelle ils n’ont de toute façon aucune prise - que d’établir une communication. La nouvelle pièce, explique Tanya Beyeler, renvoie donc à l’idée de place publique, "où l’on est confronté à toutes les contradictions […]. C’est aussi pourquoi nous traitons des sujets qui, dans le fond, parlent à chacun d’entre nous, sous des angles différents. Chacun aura sa propre opinion et le vivra à sa manière. […] Nous voulons que notre scène ressemble à une place, un espace où l’on présente, rend public, expose quelque chose." Cela en un siècle où l’agora physique, lieu de la rencontre, s’est muée en agora virtuelle, en réseau, lieu de la connexion.

"Tout ce que je peux écrire,
je peux également le nier.
C'est libérateur"
- Pablo Gisbert, membre fondateur
d'El Conde de Torrefiel

Pour Pablo Gisbert, "La Plaza" se différencie radicalement du travail précédent d’El Conde de Torrefiel. "Tout ce que je peux écrire, je peux également le nier. Et cela me semble libérateur. Les artistes ne sont ni des hommes politiques ni des curés. Nous ne devons endoctriner personne. Nous ne connaissons aucune vérité. De tous les métiers du monde, nous sommes les seuls capables d’affirmer que ce que nous faisons est un mensonge."

Il faut comprendre, dit-il encore, que "tout ce que l’être humain crée, qu’il s’agisse d’art, de musique ou de religion, est une expérience esthétique. […] Il s’agit de trouver des dieux partout et surtout, nous voulons sortir de nous-mêmes."

  • "La Plaza", au Kaaitheater, du 5 au 9 mai.
  • Dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts : Bruxelles, divers lieux, du 4 au 26 mai. Infos & rés. : 02.210.87.37, www.kfda.be