Scènes

« Sylvia », le nouveau spectacle musical de Fabrice Murgia et An Pierlé fait revivre la grande poétesse Sylvia Plath, devenue icône du féminisme américain. Quinze femmes sur la scène, mêlant les genres artistiques, montrent l’actualité et l’urgence à relire Sylvia Plath.


"J'ai croisé l’œuvre de Sylvia Plath grâce à la jeune comédienne Clara Bonnet qui, lors d’un cours que je donnais à Saint-Etienne, m’a proposé de monter le journal intime de la poétesse”, raconte le metteur en scène de Sylvia et directeur du National, Fabrice Murgia. Clara est aujourd’hui dans le spectacle.

“Sylvia Plath me touche par la flamboyance de ses écrits, mais aussi par l’histoire de sa vie, toujours étroitement liée à son écriture. Son besoin d’écrire, plus fort que tout, sa passion amoureuse et poétique pour son mari Ted Hugues, ses doutes, ses succès, ses éblouissements, ses désespoirs et finalement son suicide à 31 ans. Tout cela en fait un personnage fascinant. Le sujet des solitudes contemporaines me touche toujours vivement.”

Depuis, Fabrice Murgia a tout lu de Sylvia Plath et a voulu relever le défi, non pas de raconter sa vie, mais de mettre en scène ses pensées, ses combats, en les liant à la société d’aujourd’hui. Cela donne Sylvia, grand spectacle musical qui sera créé ce mardi au Théâtre National, en coproduction avec La Monnaie.

Comme un making of d’un film sur Sylvia Plath

Dès le départ, Fabrice Murgia a voulu créer sur scène un chœur de 15 femmes, auquel il a ajouté quelques hommes “alliés de la cause des femmes” : 10 comédiennes, mais aussi des techniciennes et musiciennes qui jouent devant nous le tournage d’un film sur Sylvia Plath, dans les costumes et décors des années 50-60.

On peut ainsi voir un film en train de se faire. On y retrouve – et Fabrice Murgia insiste sur la qualité de son travail – la caméra sur scène de Juliette Van Dormael, qui capte et filme les émotions des comédiennes sur scène.

Le groupe des femmes forme un collectif. Fabrice Murgia s’est mis un peu à l’écart, dit-il, pour laisser parler et discuter ce groupe, “chacune étant un peu une facette de Sylvia Plath”. “Je me suis laissé un peu dépossédé volontairement de la mise en scène.” On entend même à un moment des extraits d’un vrai reportage radiophonique, réalisé pendant ces discussions libres entre les femmes sur scène.

An Pierlé, voix intérieure

Et puis, il y a la musique d’An Pierlé. Fabrice Murgia estime de plus en plus nécessaire de créer des spectacles “transdisciplinaires”, qui “font communiquer entre elles des sphères très différentes”, et de travailler avec de la musique live sur scène.

Dans sa jeunesse, Murgia avait été fasciné, en 1999, par l’album Mud Stories de la chanteuse gantoise. Depuis, An Pierlé s’est détaché de la pop pour toucher bien d’autres genres musicaux. Elle est sur scène tout au long du spectacle, chantant, parfois improvisant, “dans un méli-mélo d’influences”, accompagnée de trois musiciens : Koen Gisen et le duo de jazz Schntzl (Hendrik Lasure et Casper Van de Velde).

Contrairement au monde francophone qui connaît mal Sylvia Plath, An Pierlé a lu à l’école le roman La cloche de détresse et s’est éprise de ce texte (qui devrait prochainement être adapté au grand écran par l’actrice Kirsten Dunst, avec Dakota Fanning). “Plath est devenue comme un rock star morte jeune. On peut grandir avec elle, reconnaître son besoin d’écrire, la difficulté d’être une artiste, la position inégale des femmes dans la culture”, explique la chanteuse. Fabrice Murgia compare ce roman de Sylvia Plath à L’Attrape-cœurs de Salinger.

An Pierlé qui commença au théâtre, jouant dans le merveilleux Bernadetje d’Alain Platel, voit un lien entre Plath et #MeToo : “Comment une femme peut être partagée entre la nécessité d’être dans les canons américains du spectacle et l’indispensable besoin d’écrire, d’oser ne pas plaire, d’être agressive.”

Dans Sylvia, Ann Pierlé est la voix intérieure de la poétesse. Et le spectacle évoque aussi d’autres grandes écrivaines “comme s’il y avait une chaîne, une passation entre Virginia Woolf, Emily Dickinson et Sylvia Plath, juge Fabrice Murgia. Quelque chose les relie toutes : être une femme dans un monde d’hommes.”

Sylvia, au Théâtre National, à Bruxelles, du 25 septembre au 12 octobre.
Places : 17-30  €. Rens. : www.theatrenational.be.

© Hubert Amiel

Un Rimbaud au féminin

Sylvia Plath (1932-1963) est une des poètes les plus aimés du monde anglo-saxon. D’abord pour sa vie tragique et romantique, une sorte de Rimbaud au féminin qui se suicida à 30 ans. Mais aussi, bien sûr, pour ses poèmes, qui continuent à nous toucher très directement par les émotions si fortes et universelles qu’ils évoquent. Et pour son unique roman, La cloche de détresse.

Sylvia Plath est née près de Boston en 1932, d’un père émigré allemand et d’une mère d’origine autrichienne. Son père, universitaire spécialiste des abeilles, mourut d’une gangrène quand elle n’avait que 8 ans. Elle réagit en s’exclamant : “Je ne parlerai plus jamais à Dieu.” Le père deviendra pour elle la figure mythique et maudite, aimée jusqu’à être haïe. Dans le poème Daddy, qui fait partie du beau recueil Ariel publié après sa mort, elle le traite de nazi et conclut par ces mots terribles : “Il y a un pieu planté dans ton gros cœur tout noir.” Elle souffrira aussi d’une mère possessive, qualifiée de “méduse”.

Elève surdouée (elle rédigea ses premiers poèmes à 8 ans), elle intégra le prestigieux Smith College de Northampton dans le Massachusetts et prit comme modèle la grande poétesse Emily Dickinson, qui voua son existence à son art, volontairement recluse dans la maison de son père, un notable d’Amherst, en Nouvelle-Angleterre. L’écriture pour elle est une nécessité, qui lui procure le sentiment d’être un “petit dieu” qui recrée le monde d’après ses propres plans. Mais souffrant de maniaco-dépression, elle fit une première tentative de suicide en 1953, à 20 ans. Elle ne sera sauvée qu’in extremis.

« Mourir est un art »

Dix ans plus tard, le 11 février 1963, elle ne se ratera plus. Après avoir couché ses deux enfants, Frieda et Nicholas, préparé pour eux un repas placé à côté de leur lit, bouché les portes et avalé une pleine boîte de somnifères, elle posa sa tête dans le four, tandis que le gaz lui soufflait le visage. Dans La cloche de détresse, son seul roman, autobiographique, paru quelque mois auparavant, elle raconte une vie comme la sienne et ses envies de suicide. Son roman deviendra un livre culte aux Etats-Unis, l’équivalent au féminin de L’attrape-cœurs de J. D. Salinger.

Dans un autre poème célèbre, Dame Lazare, tiré du recueil Ariel, elle raconte  : “Ça y est je lai encore fait. Mourir est un art, comme tout le reste. Je my révèle exceptionnellement douée. De la cendre, je surgis avec mes cheveux rouges et je dévore les hommes. Dévore les hommes, comme l’air.”

Pendant cette décennie entre ses suicides, elle a tenté de cumuler sa vie de femme, belle et unanimement appréciée, d’épouse au service de la carrière de son mari, de mère irréprochable de deux enfants et d’écrivaine. C’est en 1956, lors d’un séjour à Cambridge, qu’elle rencontra le jeune poète anglais Ted Hugues. Rencontre foudroyante. Mais malgré ses efforts surhumains et le sacrifice tout un temps de sa propre carrière littéraire, son désir de perfection échoua. Elle découvrit par hasard que Ted Hugues la trompait avec la poétesse Assia Wevill. De rage, elle déchira tous les manuscrits de Ted et repartit, seule avec ses enfants, vivre à Londres, dans une maison où vécut le poète Yeats. C’est alors, malgré les conditions difficiles, qu’elle écrivit ses plus beaux textes, qui deviendront célèbres après sa mort.

La tragédie de Sylvia Plath ne s’arrêta pas là. Ted Hugues s’instaura son légataire littéraire, même si on l’accusa d’avoir supprimé un texte, où elle vitupérait contre sa vie de couple. Les féministes américaines s’emparèrent du cas de Sylvia Plath pour en faire l’exemple même d’une femme hyperdouée mais empêchée de s’exprimer à cause de la domination des mâles. Elles vinrent régulièrement gratter le nom de Hugues sur sa pierre tombale pour ne laisser que celui de Sylvia Plath. D’autres biographes prirent la défense de Ted Hugues.

Assia, la maîtresse de Ted, se suicida à son tour, au gaz, avec l’enfant qu’elle avait eu de Ted. Et en mars 2009, Nicholas, le fils de Sylvia Plath, s’est pendu en Alaska où il vivait. Tous les ingrédients d’un Rimbaud au féminin sont là : le talent, la poésie, l’impossible désir d’être à la fois femme, mère et artiste.