Scènes Emmanuel Dekoninck met en scène le captivant et pluriel questionnement de Howard Barker, avec notamment Véronique Dumont et Philippe Résimont. À découvrir cette semaine au Théâtre de Namur, et en mai à Bruxelles, au Poche.

Artistique, politique, médiatique, quelle image pour représenter un drame ? C’est la question - avec ses nombreuses déclinaisons - que pose le spectacle à l’affiche du Théâtre de Namur jusqu’à samedi (et à Bruxelles, au Poche, au mois de mai). L’image et sa puissance de conviction, l’image et sa vérité, l’image et ce qu’il y a derrière, l’image pour dire la guerre.

Dans "Tableau d’une exécution" de Howard Barker ("Scenes from an execution", 1985, traduction de Jean-Michel Déprats), Galactia, peintre réaliste et femme libre, répond à la commande du Doge : une ample fresque célébrant la victoire des Vénitiens sur les Ottomans. On est à Venise, en 1571, au lendemain de l’effroyable bataille de Lépante, le plus grand massacre en mer de l’histoire.

"Il me faut inventer un nouveau rouge pour tout ce sang. Un rouge qui pue" - Galactia

Le politique y voit la gloire, l’artiste imagine l’horreur : lambeaux de chair, eau rouge de sang, corps broyés, perdition absolue.

"Chez moi, c’est le ventre qui parle", affirme Galactia, qui se documente auprès de Prodo, rescapé prodige, survivant aux plaies béantes, au crâne transpercé.

Elle est artiste, elle est une femme de convictions et de sensualité, et un humain face à ses frères meurtris, massacrés. Elle prend les traits, dans la création des Gens de bonne compagnie, de Véronique Dumont. Actrice majuscule pour rôle magistral, face à Urgentino, le doge qu’interprète avec une féroce onctuosité Philippe Résimont.


La mise en scène d’Emmanuel Dekoninck, intelligente et habile, met ainsi face à face l’art et le pouvoir, la chair et l’ordre, la quête de vérité et la soif de gloire. Tout en soulevant une passionnante vague d’interrogations, sur la moralité et la liberté d’esprit, le talent, la flatterie, la folie, la fascination et le rejet. La critique aussi, à travers le personnage de la redoutable Rivera (Julie Dacquin) : "J’essaie d’avoir l’air gentil , dit-elle, mais mon art est celui de l’assassinat."

Avec également Bruno Mullenaerts, Emilie Guillaume, Laurent Bonnet, Denis Carpentier et Gaël Soudron, "Tableau d’une exécution" fait naître sous nos yeux une fresque mouvante, émouvante, captivante. La peinture est de tous les instants, dans les mots et l’abondante polysémie de cet opus d’abord écrit comme pièce radiophonique.

Traces, ombres, reflets

© Marianne Grimont

Cependant le dispositif évite toute évidence figurative. Shakespearien, tragique et rigoureusement contemporain (s’inscrivant dans le courant décrit par Barker lui-même comme celui du théâtre de la catastrophe), ce "Tableau" naît des corps, du mouvement et du verbe, de leurs traces, leurs ombres et leurs reflets portés par la remarquable scénographie de Renata Gorka (Prix de la critique 2015-2016) - avec son miroir à 45 degrés surplombant le plateau couvert de sable -, par les images subtiles de Dominique Bréda et Alexandre Drouet, par les lumières ciselées de Xavier Lauwers.


Namur, Théâtre royal, jusqu’au 11 mars, à 20h30. Durée : 1h50. Infos & rés. : 081.226.026, www.theatredenamur.be 

Bruxelles, Théâtre de Poche, du 9 au 27 mai. Infos & rés. : 02.649.17.27, www.poche.be