Scènes Les Prix de la critique ont révélé leur palmarès lundi soir, à Namur, saluant une saison forte et sensible.

Le théâtre de Namur accueillait lundi la cérémonie des Prix de la critique, mise en scène par Jean-Michel Frère et présentée par les comédiennes Bwanga Pilipili et Valérie Bauchau. Seize prix au total (dont deux hors suspense puisque connus dès l’annonce des nominés) étaient remis par les membres du jury, journalistes spécialistes du théâtre, de la danse, du jeune public et du cirque. 


En couronnant "Is there life on Mars ?" du prix du meilleur spectacle pour la saison 2016-2017, c’est une ode à la différence et à l’acceptation que salue le jury. Éclose au National, et reprise cet été aux Doms, à Avignon, la création d’Héloïse Meire fait théâtre d’une matière a priori austère. Se basant sur deux années d’entretiens menés auprès de personnes autistes et de leur entourage, la jeune metteuse en scène invente un langage pluriel pour divulguer cet univers que l’on croit hermétique, et signe un spectacle cohérent, poétique et troublant - important. Avec quatre formidables acteurs et un dispositif scénique remarquable, "Is there life on Mars ?" non seulement traite avec justesse un sujet rarissime dans l’art, mais se pose en objet artistique singulier et magistralement abouti.

"La poésie naît de la justesse et de la précision", notait dans "Le Corps de l’acteur" l’homme de théâtre italien Pippo Delbono, l’un des premiers à inclure dans ses spectacles des acteurs porteurs de handicap. Justesse et précision irriguent "Hyperlaxe", de la Cie Te Koop, prix du meilleur spectacle de cirque. Sophie Leso, chorégraphe, guide Axel Stainer, comédien-danseur atteint du syndrome de Down, et son complice Nicolas Arnould dans un duo sobre, juste, tendre et joyeux, où la prouesse s’inclut tout entière dans l’aventure humaine.


Ode à la différence encore, aux chemins de traverse, à la pensée hors des clous, pour le prix de la meilleure découverte : profs aujourd’hui "défroqués", Arnaud Hoedt et Jérôme Piron se livrent, dans "La Convivialité", à une charge jouissive contre le culte de l’orthographe, convention arbitraire et marqueur social.

La marge, passionnant territoire d’exploration littéraire notamment, l’est aussi dans "Taking care of baby" de Dennis Kelly. Son théâtre, dit Jasmina Douieb, "questionne la monstruosité chez l’individu dit normal". De cette pièce au confluent de l’ordre et du trouble absolu, elle livre une mise en scène - primée - qui avance avec puissance, audace et subtilité sur un terrain miné par les fausses évidences.

Les marges sont aussi socio-économiques, et le théâtre parfois s’y aventure avec brio. Ismaïl Akhal, jeune comédien, auteur, metteur en scène de 28 ans, travaille aussi, à ses moments perdus, dans l’épicerie de son père, "Bab Marrakech". Le jeune homme - prix du meilleur espoir masculin - en fait le titre d’un solo où il croque, sans jugement, avec un naturel désarmant, une population riche de son métissage. Ceci à l’heure où par ailleurs le monde culturel s’interroge, à raison, sur la représentation de la diversité en son sein. Ainsi d’"Alternatives théâtrales" et de l’enquête que mène la revue, jusqu’à la sortie le 25 novembre du numéro 133, consacré à la diversité culturelle sur les scènes européennes. 


C’est sur les rives de la souffrance qu’Alain Platel, lui, entraîne les neuf corps de "Nicht Schlafen", exceptionnelle création des Ballets C. de la B. sur la musique de Mahler, et en collaboration avec l’artiste Berlinde De Bruyckere. Pure beauté pour questionner la guerre, la mort, le potentiel de transformation, ce qui vaut au grand chorégraphe le prix spécial du jury.

Le palmarès enrichi des raisons du choix des jurés, sur www.lesprixdelacritique.be


Et les "meilleurs" sont…

Création artistique et technique : "Wilderness" d’Arieh Worthalter et Vincent Hennebicq (National). 

Scénographie: Simon Siegmann pour "Les Enfants du soleil" (Cie du Vendredi/Rideau/Martyrs). 

Découverte : "La Convivialité" d’Arnaud Hoedt et Jérôme Piron (Cie Chantal&Bernadette/National/l’Ancre). 

Auteur/Autrice : Myriam Leroy ("Cherche l’amour"). 

Seul en scène : "Laïka" d’Ascanio Celestini, par David Murgia (Festival de Liège/Théâtre national). 

Spectacle jeune public : "Des illusions" par la Cie 3637. 

Espoir féminin : Marie-Aurore d’Awans pour "Pas pleurer", d’après Lydie Salvayre, adaptation et m.e.s. de Denis Laujol (Cie Ad Hominem/Théâtre de Poche). 

Espoir masculin : Ismaïl Akhlal pour "Bab Marrakech" (Cie Ras El Hanout/Espace Magh). 

Comédienne : Marie Bos dans "Apocalypse Bébé" (Collectif Mariedl, création 4à4) et "Les Enfants du soleil" (Cie du Vendredi/Rideau/Martyrs). 

Comédien : Yannick Renier dans "Les Enfants du soleil" (Cie du Vendredi/Rideau/Martyrs). 

Spectacle de cirque : "Hyperlaxe" de Sophie Leso et Nicolas Arnould (Cie Te Koop/Espace Catastrophe). 

Spectacle de danse : "Nativos" d’Ayelen Parolin (Théâtre de Liège/KNCDC/Tanneurs). 

Mise en scène : Jasmina Douieb pour "Taking Care of Baby" de Dennis Kelly (Cie Entre chien et loup/Atelier 210/Océan Nord). 

Spectacle : "Is there life on Mars ?" d’Héloïse Meire (Cie What’s Up?!/National). 

Prix Bernadette Abraté : Philippe De Coen, fondateur et directeur artistique de la Cie Feria Musica. 

Prix spécial du jury : Alain Platel pour "Nicht Schlafen" (Ballets C. de la B.).