Scènes

Au National, le premier spectacle de Justine Lequette est une réussite, politique, poétique, drôle, dramatique.

C’est un très beau spectacle qu’on peut découvrir au Théâtre National. « J’abandonne une partie de moi que j’adapte », première création de Justine Lequette avec quatre excellents jeunes comédiens (Rémi Faure, Jules Puibaraud, Léa Romagny et Benjamin Lichou).

Une belle réussite, drôle sur la forme et dramatique sur le fond, poétique et politique.

Le spectacle questionne le bonheur aujourd’hui qui souvent, a disparu sous les coups d’un travail devenu précaire et aliénant et sous ceux d’un consumérisme absurde qui nous empêche de vivre nos rêves. On pense à Raoul Vaneigem, le penseur iconique de Mai 68, qui nous disait il y a dix ans: « Nous avons besoin de nous refonder pour rebâtir sur des assises humaines un monde ruiné par l'inhumanité que propagent partout l'esprit mercantile et le culte du profit à court terme. Est-il besoin de jouer les prophètes pour prévoir que la volonté de vivre balaiera de sa vague ce monde en ruines, où chacun a la sensation de végéter dans l'absurdité de son inexistence ? Nous sommes dans une mutation où la civilisation marchande seffondre et où s’esquisse, avec les douleurs de lenfantement, une civilisation humaine. »

Macron et Charles Michel

Justine Lequette a eu la bonne idée de partir d’un film documentaire de 1960, « Chronique d’un été » de Jean Rouch et Edgar Morin. Elle en donne des séquences sous forme de théâtre. Et c’est formidable de voir revivre devant nous cette époque avec les cigarettes omniprésentes, le timbre des voix (à la Jean-Pierre Léaud), les vêtements et les coiffures d’alors. Déjà, les personnes interrogées (étudiants, ouvriers, passants) parlaient d’un « non-bonheur », d’une vie « grise sur grise », où dès 20 ans on est brisé dans ses espoirs d’épanouissement.

On voit un extrait du film en fin de spectacle, mais il ne faut pas le connaître pour être pris par cette reconstitution drôle et brillante. Le film annonçait Mai 68 et sa révolte face à cette société de « L’homme unidimensionnel » (la consommation), disait Herbert Marcuse, devenue « société du spectacle », disait Debord.

Justine Lequette se projette alors en 2017 pour interroger le bonheur aujourd’hui à l’heure d’un travail devenu parcellisé et précaire, où les Macron et Charles Michel répètent qu’il vaut mieux un travail précaire que pas de travail. Sur scène, un grand discours digne du président français vante la vertu de ce travail éclaté. Les autres acteurs, jouant la population, ont beau dire qu’ils ne veulent pas de ce genre de travail destiné à pouvoir assouvir « de faux besoins suscités par le marketing pour des objets inutiles qu’il faudra remplacer tous les trois ans », rien d’autre n’est possible.

La fin du spectacle est pessimiste : pas de Mai 68 (dont on fête bientôt les 50 ans) cette fois en vue et les gens mis à nus de leurs rêves, errent, déboussolés. Pour l’instant…

Au Théâtre National, Bruxelles, jusqu’au 2 décembre