Scènes

Entretien

La tournée des combattants", créé au Cameroun en 2004, repris au Théâtre Le Public, en 2005, le spectacle a été relancé en Afrique, ce printemps, dans une tournée improvisée de trois semaines, à travers quatre pays, le Burkina Fasso, le Bénin, le Togo, et le Mali. Le récit de ce pari fou a été consigné par Guy Theunissen, dans un "journal de bord", racontant les difficultés rencontrées et l'énergie mise à les surmonter. Une très belle leçon de théâtre mais aussi de rencontre interculturelle à risques.

De quoi avez-vous le plus souffert lors de cette tournée largement improvisée ?

D'abord de la chaleur bien sûr; travailler par 45° à l'ombre, que ce soit pour répéter, jouer, parcourir des centaines de km en bus à travers quatre pays, avec des discussions épuisantes avec les douaniers, à chaque frontière, c'est une épreuve physique et psychique pour tout le groupe et pour moi en particulier, qui suis du genre nerveux et impatient. Pourtant après trois tournées en Afrique, je réduis mon niveau d'exigence.

Or dès la première représentation, à Ouagadougou, (Burkina) vous prenez un coup de stress ?

De fait, rien n'est prévu, ni annoncé au public potentiel, il faut changer de lieu précipitamment. Je doute, je râle, je me dis qu'on court à la catastrophe et j'ai envie de rentrer, me disant "Mais qu'est-ce qu'on fout dans ce bordel ?". Le soir de la première (prévue à 20h30), il y a trois gosses dans la salle à 20h15. Pour vaincre mon angoisse je me rends utile en parcourant un ou deux km à pied à la recherche d'eau. A mon retour, une demi-heure plus tard, la salle est presque pleine et les adultes gèrent bien les enfants pour qu'ils se calment. Finalement c'est un triomphe qui se répète le lendemain. Les enfants, qui ne comprennent pas le français mais ont été pris par le charisme de notre acteur "enfant-soldat", Zigoto : ils jouent son rôle dans la rue pour s'amuser. C'est gagné ! Première angoisse vaincue.

Le pire reste à venir ?

L'épreuve la plus terrible on l'a vécue au Bénin, à Porto Novo. Les coupures de courant, pour cause d'économie d'énergie, peuvent arriver à n'importe quel moment. Ce soir-là, plus d'électricité, une heure avant la représentation et les groupes électrogènes sont inutilisables. On s'en est tiré en jouant le spectacle avec des bougies mises dans des bouteilles en plastic et une lampe électrique "empruntée" au régisseur qui balayait le plateau d'une lumière bleuâtre. Effet inattendu mais très beau, qui met l'accent sur les corps et le texte et plus sur l'expression des visages. On aurait vraiment pu remettre la représentation mais en tenant bon on s'est donné un moral pour tout le reste de la tournée, sûrs désormais de pouvoir assumer les pires situations techniques.

Il y a aussi les problèmes humains, à l'intérieur du groupe, qui touchent surtout les femmes. Prenons l'exemple de "Yaya", l'actrice noire qui incarne la vie,... en étant enceinte de quatre mois

Elle était à la fois actrice et organisatrice de la tournée. Donc elle se levait tôt matin pour prendre des contacts, obtenir des interviews, s'occuper des infrastructures. Dans ce rôle de direction, une femme, en Afrique se heurte à un "machisme" ambiant, bien plus fort que chez nous. Après une journée administrative dure, Yaya venait aux répétitions à 19h, puis affrontait le public. Il fallait la voir le premier soir à Cotonou, après une journée de "galère" administrative. Je vous cite mon journal : "Yaya enceinte, qui joue Nourit enceinte, c'est très beau et son regard est magnifique. C'est la Femme. Je suis très ému, les larmes me viennent. Quelle chance j'ai de vivre des moments comme ceux-là. Tant de luxe d'humanité au milieu de tant de misère...".

Finalement, avec le recul, un moment de bonheur et de fierté ?

Oui, fierté d'avoir joué tous les soirs, comme des "combattants", surmontant un à un tous les obstacles. Et bonheur, de cette communion quotidienne émouvante avec un public chaleureux, qui participait à notre création par le chant, à la fin de chaque représentation. Ghelderode parle du théâtre comme d'"un cri désespéré que l'homme adresse à son Créateur". J'assume cette "spiritualité", cette religiosité du théâtre et je la revendique.