Scènes

Le grand metteur en scène portugais présente avec TG Stan, une adaptation d’Anna Karénine. Au Kaai.

A 40 ans à peine, Tiago Rodrigues est devenu un des grands du théâtre européen. Il dirige le Théâtre National Dona Maria II de Lisbonne et sera à nouveau cet été au festival d’Avignon avec une création, « Souffle ». Au Kaaitheater, à Bruxelles, il présente cette semaine « The Way She Dies » un texte qu’il a tiré d’Anna Karénine de Tolstoï et qu’il a monté avec le formidable collectif anversois TG Stan. On retrouve sur scène deux de ses fabuleux acteurs (Jolente De Keersmaeker et Frank Vercruysse), avec deux acteurs portugais.

De quand date votre complicité avec TG Stan ?

C’était il y a juste 20 ans, en 1997. TG Stan était venu au Portugal et menait un workshop où je suis venu comme étudiant en première année au Conservatoire. Je me demandais alors si je continuerais le théâtre. TG Stan m’a décidé avec ses idées : un vrai collectif, pas de metteur en scène, la place centrale au texte et au jeu de l’acteur qui n’est pas un exécutant mais un co-créateur. En 1998, TG Stan invitait des acteurs portugais à travailler à Anvers. Et puis nous avons régulièrement travaillé ensemble : sur les Antigone, sur Bérénice, etc., et en 2012, sur Nora. Mais ici le projet est différent. Entretemps, je suis devenu directeur du Théâtre National de Lisbonne et bien naturellement j’ai invité TG Stan et coproduit avec eux. Pour la première fois aussi, j’ai écrit un texte pour eux. Ce spectacle est donc un mixte TG Stan et Tiago Rodrigues. C’est un peu effrayant évidemment mais aussi très excitant. On dit au Portugal que se lancer ainsi c’est comme de tirer le tapis en dessous des pieds.

C’est curieux cette longue complicité entre un collectif de théâtre d’Europe du Nord et un metteur en scène du Sud ?

Non. Le Portugal a toujours été influencé par les théâtres du Nord : flamand, anglo-saxon, allemand. S’il y a des différences Nord-Sud dans les économies, en théâtre, la circulation des idées et des gens fonctionne bien.

Pourquoi être parti d’Anna Karénine ?

Pour moi , tout commence par la lecture d’un texte. J’écris à partir d’un texte lu. Nous voulions d’emblée mêler des acteurs belges et portugais et nous cherchions un vocabulaire commun, un texte commun. On a choisi Anna Karénine, pas pour raconter l’histoire mais pour montrer que la lecture d’un roman peut changer une vie et amener des décisions radicales. Dans le spectacle, deux couples sont influencés par le roman : un est portugais et vit en 1967, sous la dictature quand les femmes ne pouvaient sortir du pays sans l’autorisation de leur mari, et l’autre est anversois et vit en 2017. Un grand roman comme Anna Karénine est à la fois intemporel et dépendant du leu où on le lit. A Damas ou Buenos-Aires, c’est différent.


Au centre, il y a le couple Anna et Vronski ?

Nous donnons autant d’importance au couple Levine et Kitty. Ce qui m’intéresse dans le roman est comment vivre l’amour, la mort, la solitude. C’est un grand livre sur la solitude. Au centre du spectacle, il y a la mort d’Anna, mais ce qui m’inspire n’est pas tant l’histoire que la manière avec laquelle Tolstoï la raconte. Les deux acteurs portugais jouet en portugais, les Flamands en flamand et quand les deux couples dialoguent, ils le font en français.

Il est important de jouer encore les classiques ?

Mon but n’est pas d’entretenir le patrimoine. Mais il y a des livres qui nous aident à vivre. On ne peut pas vivre sans eux. Il ne faut pas se demander si ces romans ont encore des chose à nous dire mais faire l’inverse : se demander si notre monde actuel peut encore entendre ce que ces livres ont à nous dire. Il y a tant d’écrivains morts qui ont écrit des choses dont nous avons un besoin désespéré. Notre monde actuel a beaucoup de technologie mais elle ne sert à rien si elle n’est pas au service de l’être humain. On doit pouvoir entendre ces textes qui nous aident à participer au monde.

Le Portugal a traversé une crise économique terrible. Le théâtre a survécu ?

La menace a rendu le théâtre encore plus nécessaire. Nous sortons heureusement quelque peu, des années de crise avec une politique anti-austérité qui marche. La création avait toujours continué malgré tout, mais ce qui a été en cause est l’accès à la culture. Le danger est énorme. Même dans des pays à la politique culturelle aussi forte qu’en France ou en Belgique, le menace existe. Croire en la culture c’est croire en les valeurs humaines. En période d’austérité, on prétend que la culture est accessoire par rapport à l’école ou la santé, mais sans culture, comment rendre les gens heureux ? L’exemple portugais a démontré en plus, que couper dans la culture n’a aidé en rien à assainir le bugdet de l’Etat. Couper est un choix purement idéologique qu’on doit combattre.

A Avignon, vous présentez « Souffle ».

Je commence aujourd’hui les répétitions. Je pars de la femme souffleuse au Théâtre National depuis plus de 30 ans. Pour la première fois, je la mets sur scène. Ce sera une histoire sur les coulisses du théâtre, sur ce qui est invisible. C’est aussi une métaphore sur la disparition possible des théâtres, quand il ne restera plus que le « souffle » qui survivrait aux bâtiments.


The Way She Dies, Kaaitheater à Bruxelles, du 20 a 22 avril