Scènes La pièce de Rémi De Vos et Christophe Rauck déploie, avec Juliette Plumecocq-Mech, la musicale radicalité d’un théâtre de société. Au 140 du 20 au 23 février. Critique.

Une chaise renversée, une silhouette allongée et cernée de blanc, une paroi pour seul élément vertical. Scène de crime ? La voix monte, raconte, remonte le fil des événements. "Ok les gars. C’est pas moi qui ai commencé, c’est pas moi qui cherchais les histoires. […] Le type, il en avait après moi et je saurai jamais pourquoi." Peu à peu les contours apparaissent. Un homme seul, dans un bar, buvant une bière. Et un autre qui arrive, déverse un flot d’insultes, de gestes obscènes, bouillonnant de rage à peine contenue.

L’issue nous est donnée - qui pourtant nous surprendra. Quant aux chemins du récit, ils embrassent la violence gratuite, digressent aussi, du côté de l’enfance, voire s’aventurent dans les circonvolutions cervicales, questionnant les réponses du corps et de l’esprit à l’imminence de la menace.


La violence fait partie du monde que décrit Rémi De Vos dans son théâtre dru et cru, brutalement actuel. Le metteur en scène Christophe Rauck et l’actrice Juliette Plumecocq-Mech - androgyne, d’une noirceur magistrale que perce un regard transparent, elle tient le rôle de cet homme victime d’une agression - en sculptent la matière, en développent la musicalité, imbriquent l’humour et le tragique, précipités au pied du mur.

Ponctué de sonates de Beethoven, porté surtout par une diction singulière, rythmique et organique, par une présence tendue et cependant nonchalante, travaillée au ras du sol, "Toute ma vie j’ai fait des choses que je savais pas faire" est une coulée continue hantée par la menace. Une plongée sans concession dans la violence - homophobe en l’occurrence -, la colère et la peur, celle qui prend toute la place et paralyse. Un sacré morceau de théâtre.

  • Bruxelles, le 140, du 20 au 23 février, à 20h30 (mercredi à 19h). Durée : 45 minutes. Rencontre en bord de scène à l’issue de spectacle le 21/2. De 8 à 18 €. Infos & rés. : 02.733.97.08, www.le140.be


"Qu'est-ce que ça peut bien lui foutre que je sois comme il prétend que je suis?" lance l'homme qu'interprète, magistrale, Juliette Plumecocq-Mech, dans un jeu déployé au ras du sol.
© Simon Gosselin


Rémi De Vos, "intoxiqué par notre époque"

Fin janvier à Paris, "Toute ma vie j’ai fait des choses que je savais pas faire" en est à sa 102e représentation. Avant le Théâtre du Rond-Point, il y a notamment eu la Manufacture, à Avignon, où la pièce - créée au Théâtre du Nord, à Lille, en novembre 2015 - a remué le Off. En tournée depuis lors, elle soulève toujours d’importantes questions où se bousculent éthique et esthétique. À l’issue du spectacle, ce dimanche-là, le public reste nombreux pour s’entretenir avec l’auteur Rémi De Vos et l’actrice Juliette Plumecocq-Mech.

"Toute ma vie j’ai fait des choses que je savais pas faire" est une commande de Christophe Rauck, directeur du Théâtre du Nord et metteur en scène, à Rémi De Vos, Français bien connu sur nos plateaux (avec par exemple "Alpenstock" par la Cie Pop Up, ou encore "Occident" et le plus récent "Botala Mindele", sous la direction de Frédéric Dussenne, par exemple). Objet de la commande : un monologue pour Juliette Plumecocq-Mech. L’actrice et l’auteur se connaissaient déjà. "Or, avoue celui-ci, j’ai toujours pensé que mon truc c’étaient les dialogues…" Monologue il y aura pourtant. "Je l’ai écrit vite, Juliette l’a appris vite, la mise en scène a été rapide. C’est un spectacle de l’urgence, réalisé avec peu de recul."

La force de l'intuition

Compact et dense, dépourvu de didascalies, le "matériau texte" contient "une brutalité, une contemporéanité" que salue Juliette Plumecocq-Mech. "On a la chance d’avoir un auteur vivant, qui écrit les pieds ancrés dans le sol, aujourd’hui."

Autodidacte assumé, citadin ayant fui la ville, Rémi De Vos est un auteur intuitif. "J’ai écrit ce monologue entre Charlie Hebdo et le Bataclan. Je suis intoxiqué par notre époque, très travaillé par la violence." Le spectacle, affirme-t-il, est le fruit de l’intuition, "non seulement l’écriture mais de la part de tout le monde".

Ce qui n’exclut pas un important travail de recherche. "On part en enquête dans son texte, dans ses entrailles, comme quand on analyse le travail d’un peintre", indique l’actrice.

"Convoquer
la pensée, le sens,
c’est l’important
au théâtre." 
Juliette Plumecocq-Mech, actrice

"C’est très différent d’être devant un écran, qui crée chimiquement autre chose. Le théâtre permet de continuer à se questionner ensemble. Le texte nécessite cet engagement."

Dans le jeu de Juliette Plumecocq-Mech, l’engagement est non seulement intellectuel mais physique. "Je me sers souvent du miroir et de l’écho comme de pitons pour gravir la falaise", métaphorise celle qui "déteste le sport" mais dont la pratique théâtrale implique le corps au point d’avoir souvent "quelque chose de chorégraphique".

Jouer au ras du sol était, au début du processus de création de "Toute ma vie…", une expérimentation - "à la manière de NCIS" - avant de devenir une option radicale. "Ça m’a permis de créer une géographie dans le texte, alors que quand Rémi nous l’a livré, c’était de gros blocs sans air." Ayant bénéficié du regard et des conseils de la danseuse Claire Richard, l’actrice s’en sort avec "assez peu de tensions", grâce entre autres aux points d’appui. "Le corps prend en charge des choses que je n’ai pas à raconter."

© Simon Gosselin