Scènes Envoyé spécial à Avignon

Deux spectacles marquants, deux écritures trempées dans la douleur et l’absurdité du monde. Avignon a offert ce qu’il peut apporter de plus fort avec "La Casa de la fuerza" d’Angelica Liddell et "My secret garden" de Falk Richter et Stanislas Nordey. Tout n’est pas bon à Avignon, mais quand on découvre ces spectacles, on se dit que l’art est plus que jamais nécessaire.

La première est inconnue chez nous. Elle n’est jamais venue à Avignon ni, semble-t-il, en France. Cette Espagnole de 43 ans n’est qu’un cri. Performeuse, auteure, actrice, metteuse en scène, chanteuse, elle vient dire la souffrance d’être au monde et les humiliations des femmes dans une société d’hommes. En même temps, elle évoque la consolation d’être avec les autres et la douceur de mettre des mots sur les maux. "La vie est un lieu où on ne laisse pas plus de trace qu’une chenille écrasée au bord du chemin, dit-elle . Nous nous détruisons les uns les autres par lâcheté. Nous humilions et nous sommes humiliés jusqu’au bout." Tout son spectacle évoque, sans le dire, la vie, la souffrance et la rédemption de Frida Kahlo. "La Maison de la force", joué au cloître des Carmes, dure cinq heures. On y rencontre trois femmes mexicaines. Liddell a travaillé avec celles de Ciudad Juarez, la ville où les femmes sont assassinées par les cartels de la drogue. Elles racontent leurs histoires, boivent des bières et fument comme des hommes, tandis qu’un vrai orchestre de mariachis donne l’illusion du bonheur. Un violoncelliste joue et chante le déchirant "nisi dominus" de Vivaldi. Des chansons pop viennent apporter un zeste de joie. Angelica Liddell chante, hurle sa vie ou plonge dans un long silence, dans la pénombre. Avec une lame de rasoir, elle fait couler le sang de ses bras et de ses jambes. Des femmes manient des kilos de charbon et déménagent des fauteuils. La longue performance est ponctuée de surprises, de chocs et de beautés. A la violence des mots répond la douceur des musiques et des corps.

Angelica Liddell veut transformer la douleur inhérente à la vie en autre chose : "Trouer, dit-elle, le mur de la pudeur. Le corps engendre la vérité, les blessures engendrent la vérité." Comme chez Frida Kahlo, l’expérience traumatisante peut devenir, par l’art, un cri de vie et d’amour impossible. A Venise, Angelica Liddell est happée par la guerre à Gaza. Lâchée par les hommes, elle ne rencontre que le glauque des webcams des sites d’échanges. Mais il y a une telle tendresse, une telle beauté, une telle poésie aussi, que cette douleur est transformée. Au début du spectacle, une petite fille traverse la scène avec un avion jouet. Elle rêve encore.

Falk Richter, quant à lui, raconte son enfance allemande et ses colères d’adulte. Son récit va de sa famille choquée en 1945 par la défaite nazie, à l’effondrement capitaliste de 2008. C’est Jean-Louis Colinet, directeur du Théâtre national à Bruxelles, qui est à la base de ce beau spectacle. On sait d’ailleurs que Falk Richter est devenu un des artistes associés au National pour les saisons prochaines. Colinet a mis ensemble Richter et son texte avec l’acteur et metteur en scène français Stanislas Nordey.

Le spectacle commence par un très long monologue avec comme seul décor un empilement de caisses qui s’avéreront contenir la jeunesse de Richter. La mère inadéquate, le père absent, l’histoire familiale pleine de secrets inavouables, la petite amie qui le trompe, défilent par la bouche de Nordey. Chez Richter, comme chez Angelica Liddell, dans ce monde "tout est triste, solitaire et merdique". En 2008, 600 milliards d’euros ont été transférés des particuliers allemands vers les banques. Il ne reste que la révolution rêvée, par le biais des femmes qui peuvent séduire les banquiers et les faire crever de jouissance. Richter évoque un mythique centre de revalidation pour cadres de hedge funds situé en Thaïlande.

Ce spectacle démarre totalement quand apparaît Anne Tismer, comédienne solaire, qui peut tout faire, tout exprimer, depuis la révolution jusqu’à la douceur, depuis le coup de poing jusqu’aux pirouettes enfantines. S’il y avait un prix d’interprétation à Avignon comme à Cannes, elle l’aurait cent fois mérité. On l’avait découverte en 2004, à Avignon, dans "Nora" d’après la "Maison de poupée" d’Ibsen monté par Ostermeier. Colinet lui fit jouer ensuite trois spectacles magnifiques à Bruxelles ("20 novembre" de Lars Norén, "Jeunesse blessée" de Richter). Le spectacle se termine par la consolation possible. Un pique-nique est improvisé où sont convoquées la jeunesse et l’enfance de Falk Richter. La réconciliation avec son "jardin secret" n’est pas exclue.

"My secret garden" sera joué au National, à Bruxelles, du 15 au 19 février.