Scènes La compagnie Trisha Brown revient en Belgique pour la Biennale de Charleroi/Danses, le 16 novembre, avec les "Early Works", et le 19 pour "Grand répertoire", mélange de trois chorégraphies d’époques très différentes. La Biennale poursuit ainsi un important travail de rappel historique des grands moments de la danse contemporaine.

Cette année, cette double soirée sera particulièrement émouvante car il est possible (pas certain) que ce soit la dernière fois qu’on verra le travail qui fut si révolutionnaire de Trisha Brown. Sa compagnie joue pour l’instant six pièces du répertoire au Théâtre de la Ville, à Paris, enthousiasmant le public. Mais il y régnait aussi une certaine nostalgie.

Trisha Brown, qui joua un si grand rôle dans la danse "postmoderne", qui cassa tant de codes de la danse, réinventant le mouvement libre, collaborant avec les grands plasticiens Robert Rauschenberg et Donald Judd, qui peignait et se lança dans l’opéra avec la Monnaie à Bruxelles et le festival d’Aix, a décidé de tout arrêter. On a parlé d’Alzheimer, mais la directrice artistique Diane Madden dément : "Non, elle a subi des petites attaques cérébrales qui ont enlevé sa mémoire. Elle ne peut plus créer, mais elle a 75 ans, elle est heureuse, vit retirée, proche de sa sœur. Elle dessine encore, danse même un peu et joue avec ses petits-enfants."

La compagnie Trisha Brown, forte d’une centaine de spectacles à son répertoire, arrêtera de créer. La compagnie (une dizaine de danseurs) est devenue une compagnie de répertoire.

Les six spectacles présentés à Paris datent de 1966 à 1994 et montrent trente ans de recherches. De quoi admirer la "révolution" apportée par la chorégraphe née en 1936 à Aberdeen, dans l’Etat de Washington.

Ses chorégraphies ont certes un côté "vintage", daté, avec leurs mouvements postmodernes (le corps arqué, les "moulinets" des bras, les grands sauts) et les maillots moulants. Mais pour le reste, on demeure séduit par leur innovation et leur beauté. Trisha Brown a fait marcher dans l’espace ou sur les toits, danser à l’horizontale, créant une poésie unique.

Jeter comme une porte battante

"For M.G., the movie" (1991), par exemple, qui sera à Charleroi, est un hommage à Michel Guy, qui dirigea longtemps le Festival d’automne. Le solo final est superbe, dans l’ombre et la lumière d’une fenêtre, sous une musique faite d’une note de piano, mêlée au vrombissement entêtant d’une mouche et aux aboiements lointains d’un chien.

Trisha Brown cherchait le pur mouvement. "Je me sers, disait-elle, de gestes bizarres qui me sont propres, dotés d’un sens précis pour moi, mais probablement abstraits pour les autres. Il m’arrive d’effectuer un geste quotidien, de sorte que le public ne sache plus si je danse encore ou non. Poussant plus loin l’ambiguïté, je cherche à troubler ses attentes en amorçant une action vers la gauche avant de bifurquer brusquement vers la droite, sauf si je m’aperçois que les spectateurs m’ont devinée, auquel cas je resterais peut-être immobile."

Sous des abords quasi classiques, le mouvement se casse, bifurque, les corps se touchent, se chevauchent, renouvelant notre regard. "Je chamboule des phrases, ou les inverse. Ou bien j’ébauche, sans l’achever, une action que je peux aussi bien exagérer à outrance."

Elle riait en disant : "Si vous avez l’impression d’écouter un maçon qui a de l’humour, c’est que vous commencez à comprendre mon travail."

L’œil est surpris par cette brusque torsion du pied, par ce dos qui sert de bascule, par cette fin subite que rien n’annonce. On voit une autre réalité, une autre beauté.

Carolyn Lucas, codirectrice de la compagnie et ancienne danseuse, explique comment Trisha leur suggérait des images "délirantes" pour créer ce pur mouvement : "Jette Carolyn, comme une porte battante, disait-elle. Ou nous partions de mouvements faits en déplaçant des meubles dans le studio." "Ce qui m’intéresse, c’est d’amorcer un geste reconnaissable et de le modifier immédiatement", ajoutait Trisha Brown.

Trisha Brown, c’est aussi un rapport fort à la musique expérimentale, un art du dessin (elle exposa à la Documenta de Kassel en 2007) et son travail en lien étroit avec Robert Rauschenberg et Donald Judd. On redonne, à Paris, "Newark" de 1987, où la scénographie est faite d’immenses monochromes rouge, puis jaune-or, puis bleu, descendant l’un après l’autre avec une grande luminosité. Dû à Donald Judd et toujours d’une beauté confondante.

On reverra aussi, à Charleroi, le tout court et charmant "Home made" de ses débuts (1966), plein d’humour, renouvelant les espaces de la représentation : le solo d’une femme essayant de danser comme le fait une danseuse dans le film projeté sur un mur, derrière elle, à partir d’un projecteur… fixé sur son dos.

Soutenue d’abord en Europe

L’art de Trisha Brown montre une époque essentielle de la danse du XXe siècle, celle qui vient de payer son lourd tribut à la mort (Cunningham, Pina Bausch, Rauschenberg). Diane Madden explique que la compagnie se battra pour poursuivre l’œuvre : en continuant des tournées où on présentera autrement, dans d’autres contextes, les pièces historiques, en pénétrant aussi dans les musées d’art contemporain, de plus en plus ouverts aux archives de la danse. Elle connaît, dit-elle, le risque de voir la compagnie se transformer en musée et les danseurs partir faute de renouveau, mais le public répond toujours présent. Et il y a un travail à faire auprès des jeunes.

L’avenir de la Trisha Brown Company est peut-être en Europe. "Les Européens, explique Diane Madden, ont un rapport plus étroit avec l’art. J’étais stupéfaite quand nous avions joué un spectacle dans une galerie commerciale, à Tarbes, de voir un large public, conquis. Alors qu’aux Etats-Unis, on trouve nos spectacles trop peu ‘divertissants’. Nous reprenons cet hommage à Michel Guy du Festival d’automne car Trisha Brown avait trouvé en lui un vrai ami avec qui elle pouvait longuement dialoguer."

Restera à voir si, sans pouvoir renouveler son répertoire, la compagnie trouvera toujours les subsides pour survivre.

Biennale Charleroi/Danses, du 12 au 30-11, "Early Works" de Trisha Brown dans la rotonde du PBA le 16-11 et "Grand répertoire" dans la grande salle du PBA le 19/11. Infos et rés. : 071/205640 et charleroi-danses.be