Scènes Parfois inaudible, "Dépaysement" n’emporte pas le spectateur. Mais Violette Pallaro sauve la mise. Critique.

Combien de fables aura déjà conté Ascanio Celestini, ce chef de file de la jeune génération du théâtre récit ? L’auteur, interprète et metteur en scène italien n’a pas son pareil pour décrire avec humour, tendresse et révolte ces destinées fragilisées, ces êtres obligés de vivre à côté de leurs vies ou de s’inventer des personnages pour rêver plus loin que le trottoir ou que la soupe lyophilisée du dimanche soir. La scène belge lui doit de véritables pépites comme "Fabbrica", incarné par Angelo Bison, ou "Discours à la nation" et "Laïka", deux textes écrits pour David Murgia, son digne héritier.

Invité d’honneur, en quelque sorte, du Théâtre national, il est aussi venu en conteur, drainant souvent une impressionnante communauté italienne.

Inimitable, avec sa barbichette, son regard vif et son débit ultrarapide, Ascanio Celestini change ses habitudes pour "Dépaysement", un texte qu’il partage avec une comédienne belge, Violette Pallaro, enfiévrée et convaincante, l’accordéoniste Gianluca Casadei - il aime glisser quelques notes et chansonnettes dans ses monologues - et Patrick Bebi, comédien-interprète, son double en quelque sorte, qui traduit ses paroles à un rythme effréné, difficile à suivre parfois, même si l’interaction des deux artistes au service l’un de l’autre reste belle à voir.

La reine caissière

En une soirée, on se retrouve à la place de Violette, la caissière qui aime son métier et qui, dès qu’elle s’installe à la caisse, se prend pour une reine. Les clients sont ses sujets, les marchandises des offrandes. Elle les remercie pour tout cela et feint de ne pas reconnaître sa mère puisqu’elle doit traiter tous les habitants de son royaume avec une égale urbanité. Les mots défilent à la vitesse des vivres sur le tapis roulant, les rêves s’envolent sans commune mesure.

Des rêves, les jeunes Albanaises en avaient aussi lorsqu’elles sont arrivées par bateau pour travailler à l’hôtel. Un hôtel auquel elles n’auront accès qu’après être passées par le trottoir, avoir payé leurs maquillages et toilettes de circonstances, avoir partagé une chambre à plusieurs afin de réduire leurs frais, avoir chanté et surtout déchanté. On croisera encore ce clandestin qui prend un cappuccino décaféiné et qui s’effondre sur le sol dans l’indifférence générale puisqu’il n’a pas de papiers. Mourir après un cappuccino décaféiné !

Des histoires dures et crues en réalité, racontées avec humanité pour rendre la misère un peu moins étrangère, mais malheureusement moins touchantes que d’habitude. En raison, principalement, de la traduction simultanée et du débit frénétique qui rendent le texte inaudible parfois et laissent en marge ceux auxquels Celestini voulait donner un peu d’espace vital.

Bruxelles, National, jusqu’au 29 avril à 20h15 (mercredi à 19h30). Infos&rés. : 02.203.53.03, www.theatrenational.be


Sur "La Rive" féminine de Célestini

D’humeur très italienne et marginale en ce printemps, le National programme également, jusqu’au 29 avril, "La Rive" par En Compagnie du Sud, une mise en scène sobre, juste et chorale de Martine De Michele pour un collectif de cinq femmes au sang chaud qui ont la rage contenue et un discours à tenir.

Comme Ascanio Celestini - avec lequel Martine De Michele a travaillé en atelier à Lampedusa -, elles s’intéressent aux ruptures de vie, aux laissés-pour-compte. Ceux du monde du travail, ces étalagistes ou magasinières à la limite du burn-out, de l’épuisement, de la dépression mises sous pression par leur patron (ne), contrainte de laisser "crever" ceux qui tombent sur le bord de la route. Confiance et envie en berne, surcharge de travail exponentielle, climat de suspicion… Il n’en faut pas plus pour perdre le goût de la belle ouvrage. Et de l’ouvrage tout court. Jusqu’où peut-on perdre son âme ?

Les comédiennes tissent une trame invisible entre ces êtres au bord du précipice, une succession de récits, de témoignages, ce précieux matériau de base de la metteure en scène, sans réelle construction narrative. Elles naviguent entre le réel et l’imaginaire, jouant parfois sur la confusion, avant, dans la deuxième partie du spectacle, d’échouer sur la Rive, celle d’une toute petite île, au Sud de l’Europe, où la Méditerranée recrache ses morts, inlassablement : Lampedusa.

Un axe Nord-Sud, une bipolarité, relie les deux entités, ces ensembles de témoignages qui offrent en quelque sorte deux spectacles en un. Et qui sont ponctués de chants populaires italiens, faisant intégralement partie du récit. Comme l’est précisément le Nord, la première rive du spectacle est plus désincarnée, distanciée. Il faudra traverser la Méditerranée pour retrouver les couleurs et la chaleur du Sud, malgré les drames qui s’y jouent. Un travail noble et une prise de conscience.