Scènes

Il y a deux ans, Michel Dezoteux entamait un triptyque théâtral sur l’art et la folie en montant un "Hamlet" remarqué (http://bit.ly/1ydLHa3), dont Karim Barras déjà tenait le rôle-titre. Fidèle du metteur en scène ("j’ai besoin de Karim pour faire du théâtre", affirme-t-il), l’acteur incarne ici un Woyzeck tantôt ombrageux, tantôt presque candide.

Georg Büchner (1813-1837) s’est inspiré d’un fait divers pour composer cette pièce qu’il laissera, inachevée, sous forme de fragments. Le jeune et pauvre soldat Franz Woyzeck vit avec Marie, femme légère, et son fils, qu’il tient pour le leur. Pour survivre et subvenir à leurs besoins, Franz devient le cobaye des expérimentations scientifiques du docteur (Denis Mpunga, rigolard et inquiétant) tout en se mettant au service du capitaine de garnison (Eric Castex, glaçant d’ambiguïté). La raison de Franz se dissout dans les humiliations, tandis que sa foi en l’humanité commence à se glacer. Bientôt convaincu que Marie (Inès Dubuisson) le trompe, la douleur prend en lui le pas sur tout le reste. Et s’il la tuait ?

Espace scénique/espace mental

C’est sur le tambour-major d’Azzeddine Benamara - don juan de la garnison et amant supposé de Marie - que Michel Dezoteux ouvre le spectacle. Tirant parti du sens musical et de la voix enveloppante du comédien, il place d’emblée "Woyzeck" sous l’emprise du blues, alors que le public découvre la salle du Petit Varia sous un angle inhabituel. Gradin et plateau déployés dans la longueur, scène couverte de neige artificielle et couturée de grillages comme autant de cages, que sculptent les lumières d’Eric Vanden Dunghen.

Ainsi structuré, l’espace scénique devient l’espace mental d’un homme qui peu à peu s’abîme, piégé par la jalousie, la chimie et le mépris…

Coutures apparentes

Avec ses coutures apparentes, ses failles, ses trous, ses rapiéçages, la matière fragmentaire du texte de Büchner se réinvente et se métamorphose perpétuellement. Le metteur en scène - qui a utilisé diverses traductions pour monter ce "Woyzeck" - met l’œuvre en abyme et lui associe des extraits de "La Mission" de Heiner Müller, dont le "monologue de l’ascenseur" est découpé et recollé à divers endroits du spectacle. Fanny Marcq se l’approprie avec une crépusculaire élégance, fascinante, alarmante, quasiment affolante.

Décliné en noir, blanc et rouge, le spectacle réunit cendre, glace et sang, et se garde des excès pour - bien qu’irrigué par les pulsions que traduit l’art brut - cheminer avec mesure dans les circonvolutions d’un esprit tourmenté.

Bruxelles, Petit Varia, jusqu’au 4 avril, à 20h. Durée : 1h10. De 6 à 20 €. Infos & rés. : 02.640.35.50, www.varia.be