Scènes

Avant-première, ce week-end à Liège, d’un "Roméo et Juliette" à la sauce communautaire belge. Yves Beaunesne monte ce Shakespeare avec des acteurs flamands pour les Capulet et des Wallons pour les Montaigu. Un symbole de nos "riches" divergences belgo-belges. Ce spectacle fera l’ouverture du nouveau et magnifique théâtre de Liège, le 27 septembre.

Comment n’y avait-on pas pensé plus tôt ! L’histoire éternelle des amants de Vérone empêchés de s’aimer, car l’un est un Montaigu et l’autre, un Capulet, n’est-elle pas une métaphore du couple belge, Flamands et francophones ?

Le metteur en scène belge, vivant en France, Yves Beaunesne, s’est emparé du texte de Shakespeare pour monter un détonant "Roméo et Juliette", dont les avant-premières ont eu lieu ce week-end à Liège, qui tournera ensuite en France, pour faire l’ouverture, fin septembre, du nouveau théâtre de la Place à Liège, qui déménagera dans le splendide Théâtre de l’Emulation construit par l’architecte Pierre Hebbelinck. Le spectacle ira ensuite à Gand, puis au Public à Bruxelles.

Quinze acteurs (dont Patrick Descamps, Sophia Leboutte, François Beukelaers), la moitié Flamands, la moitié francophones, chacun jouant dans sa langue. Leur âge va de 17 (l’âge des amants) à 75 ans. Et ce "Roméo et Juliette", qui respecte intégralement le texte de Shakespeare, résonne très "belge".

Yves Beaunesne, de son vrai nom Boonen (comme le coureur cycliste), est né en 1958. Après des études à l’Insas, il continue à Paris et réalise sa carrière en France et en Suisse. Depuis janvier 2012, il dirige le centre dramatique de Poitou-Charentes. Il changea son nom jadis pour marquer son métier de metteur en scène et le séparer de celui d’acteur.

Pourquoi cette idée ne fut jamais exploitée ?

Il faut se méfier des idées trop évidentes. J’ai beaucoup lu sur les mariages entre castes différentes en Inde et interreligieux au Liban ou en Egypte. Chaque fois, on parle de Roméo et Juliette. Quand Serge Rangoni, le directeur du Théâtre de la Place, m’a demandé de faire le spectacle d’ouverture du nouveau théâtre, fin septembre, je me suis souvenu de mes amours enfantines. Mes cousins avaient loué une maison à Francorchamps pour suivre le Grand Prix, et avec les jumelles, je pouvais apercevoir aussi, au-delà du circuit, une maison en face, avec une jolie bonde de mon âge dont je suis tombé directement amoureux. Elle était flamande, et quand je l’ai retrouvée par hasard au marché, je ne savais que baragouiner quelques mots. C’était en 1969, quand l’homme a marché sur la lune. J’avais 11 ans. Mais cette rencontre m’a motivé pour apprendre le néerlandais. Mon père est Flamand, de Neerpelt, et ma mère, francophone de Bouillon. J’ai été en vacances chez des cousins flamands que mon père a engueulés, car ils me parlaient en français. Lors de nos réunions de famille, tout le monde parlait français, mais les divergences étaient bien là sur plusieurs sujets.

Vous le jouez dans les deux langues !

Le texte est intégralement celui de Shakespeare, à la virgule près. Ce qui montre à quel point ses pièces sont universelles et éternelles. Mais, c’est vrai qu’il y a une vraie richesse à mélanger les langues. Parfois, c’est le français qui exprime bien Shakespeare, parfois, c’est le néerlandais avec ses consonances proches (comme "nacht" proche de "night"). Nous avons vite compris que les Flamands seraient les Capulet : des gens puissants, un peu nouveaux riches, mais économes, travailleurs. Et les Wallons seraient les Montaigu, plus empêtrés dans les privilèges d’une vieille aristocratie à la française. On retrouve ce type de coupure dans bien des pays : en France, en Italie, en Suisse où j’ai entendu les Alémaniques dire que les Romands n’en foutaient pas une. Mais Shakespeare raconte comment ces gens vivent quand même ensemble. En Belgique, les Wallons sont les plus germaniques des Latins et les Flamands, les plus Bourguignons des peuples du Nord. Mes comédiens flamands m’ont dit qu’ils ne se sentaient pas proches des Hollandais.

Qu’est-ce qui les unit ?

Au-delà des divergences qui sont autant d’enrichissements possibles, nous avons subi les mêmes envahissements des Français, Autrichiens, Allemands, Espagnols, Hollandais qui nous sont tous passés dessus. Nous partageons des constantes : le surréalisme, le fantastique, l’expressionnisme, un type d’humour. Michaux a influencé la Flandre, la danse flamande a marqué le Sud, comme le cinéma des Dardenne a touché le Nord. Habitant en France, je vois comment la France est soucieuse de l’avenir de la Belgique qu’elle voit comme un laboratoire de l’Europe, et je remarque aussi l’acharnement des artistes belges à défendre, eux aussi, ce mélange. La Belgique, en fait, n’existe que depuis 180 ans, c’est normal qu’elle peine encore quand on sait le temps qu’il a fallu à la France et à l’Italie pour se constituer.

Le théâtre a-t-il quelque chose à dire à la vie publique ?

Bien sûr, sinon, je ne ferais pas ce métier. Face à la crise de la dette européenne, nous devons nous rappeler que seule la culture, au-delà de la guerre, constitue notre identité. Nous sommes en paix depuis moins de soixante-dix ans, et personne ne remarque plus ce chef-d’œuvre. Notre travail d’artisans est de partir des femmes et des hommes de culture qui nous ont unis et qui, toutes et tous, espèrent ou espéraient en notre temps. La Belgique, capitale et laboratoire de l’Europe, irait à contre-courant et oublierait cette précieuse leçon de l’Histoire si elle n’écoutait pas la voix de l’art révélatrice de l’identité culturelle belge, une identité qui s’est forgée dans le mariage de la cigale et de la fourmi, du coq et du lion. Je me rappelle mon grand-père maternel, l’instituteur, qui me disait, quand il m’emmenait pêcher le long de la Semois, que l’art de la pêche est l’art de regarder vers le sol pour mieux voir le ciel. Le sol de la Belgique, c’est de Memling à Delvaux, de Lanoye aux Dardenne, tous les Khnopff, De Keersmaeker, Magritte, Verhaeren, Spilliaert, Horta, Fabre, Brel, Arno, Permeke, Van Eyck, Broodthaers, Van Dormael, Nothomb, Van der Weyden, Ray, Vandekeybus, Platel, Thielemans, Franck, Ysaÿe, Van Looy, Hänsel, Rodenbach, Maeterlinck, Brueghel, Gezelle, Ghelderode, Claus, Flamand, Larbi Cherkaoui, Beaucarne, Simenon, Bosch, Yourcenar, Hergé, Ensor Morris, Franquin, Peyo, Van der Goes

Si, par absurde, la Wallonie devenait française, ses habitants verraient vite la différence. Mes collaborateurs français aiment la Belgique pour ce qu’elle a de si différent de n’importe quel département français.

Il y a des différences ?

Je les vois avec mes acteurs. La Flandre a l’avantage de ne pas avoir à porter le poids d’une énorme et vieille culture comme la France. Ils ont une liberté magnifique et un jeu d’acteurs ancré dans le réel, avec un corps dans la glaise. Les acteurs wallons sont plus rationalisant, plus éloignés de l’immédiateté.

Comment avez-vous choisi vos jeunes acteurs de 17 ans ?

J’ai auditionné plus de cent candidats chaque fois, pour trouver Roméo et deux Juliette, des jeunes encore à l’école secondaire (Mathilde Casier -et Evelien Bosmans- et Gillan Petrovski), qui ont l’impudeur nécessaire sans en remettre. Ils sont magnifiques.

Pour la musique, c’est le groupe rock liégeois, My Little Cheap Dictaphone.

C’est Rangoni qui me les a fait connaître. Le rock, en anglais, peut rassembler les deux camps. Nous avons aussi un duo, en anglais, entre Michel Larivière, du groupe liégeois, et la chanteuse flamande Elke De Mey. Pour les décors, on s’est inspiré de l’architecture belge actuelle, et pour les costumes, nous avons observé, avec les acteurs, comment on peut reconnaître facilement un Flamand et un francophone à ce qu’il porte. Les vêtements wallons ont un côté un peu "destroy".

Vu de France, comment voyez-vous les scènes belges ?

J’ai longtemps regretté que les Wallons soient si casaniers. Je regrette encore que le néerlandais n’y soit pas la seconde langue imposée à l’école. C’est absurde. Ils voulaient rester chez eux avec leurs chats. Si j’invitais des acteurs wallons, ils ne voulaient pas bouger. Ils voulaient le bonheur simple de rester là.

La Flandre s’est davantage exportée, et les Français ont été sensibles à l’exotisme de cette culture. Mais les choses ont changé avec les Dardenne et la formidable génération de comédiens belges francophones, ou des nouveautés comme le Raoul collectif. La Belgique n’a pas d’estime de soi, est bordélique, mais c’est bien, car c’est de ce bric-à-brac que naissent des choses qu’on ne voit nulle part ailleurs.