Scènes

Salutaire gifle théâtrale, "Tête à claques" bouscule l'individu, la foule, le spectateur et l'humain. Tant de misère, de cruauté, de violence tendue, de sensibilité soutenue dans un spectacle total dont nul ne sort indemne.

Les Ateliers de la Colline créent l'événement aux Rencontres théâtre jeune public à Huy. Et si l'on vante souvent les mérites des créateurs flamands, ceux des Liégeois ont également de quoi susciter l'engouement, comme l'ont si souvent démontré les Dardenne. Car il faudrait être aveugle, sourd et ailleurs pour ne pas retrouver la patte des deux frères dans cette histoire de jumeaux nés de l'autre côté de la barrière. Tout laisse en outre supposer que les faits se déroulent dans le bassin sidérurgique liégeois. L'on entend même parfois fuser l'un ou l'autre "m'gamin".

Sur scène, la table de banquet est dressée. Elle disparaît presque aussitôt. La fête prévue pour les douze ans des jumeaux n'aura pas lieu. Trop d'incendies et trop de soupçons ce jour-là...

Le spectateur qui n'aura pas lu le synopsis basculera rapidement du rire à l'effroi face au climat social qui s'inscrit d'emblée.

Descente aux enfers

Ouvrier, le père des jumeaux part tous les matins à l'usine. Contrairement à ses collègues, après le retentissement de la sirène, il ne va pas au café. Risée de tous, il incarne l'exclusion. À l'injustice vient s'ajouter la malchance. Un accident de moto tue le chef d'une famille déjà fragilisée. C'est le début de la descente aux enfers. Aux deux frères de devenir les hommes de la maison avec les moyens du bord, la pauvreté, la cruauté, la débrouillardise et, finalement, la délinquance. Sans aucune chance de résilience à l'horizon. Pas une main tendue, à part celle d'une mère aimante, mais absente et impuissante. Pas le moindre coup de pouce, seulement l'insoutenable réalité de certaines vies. Les deux frères ne croiseront en chemin que la redoutable bêtise humaine, les railleries, la violence des enfants, les coups bas, réels ou fictifs, sur les bancs de l'école et le vol de leur bien le plus précieux, ce coq chanteur, seul espoir de fortune. Un vrai désastre.

Sans concession, Jean Lambert, auteur et metteur en scène de ce texte brillant, va jusqu'au bout de sa logique et aborde, en sous-couches, des thèmes aussi importants que la parole, dite ou non.

Remarquable d'inventivité, la scénographie permet aux comédiens - vibrant Quantin Meert dans le rôle du meneur Stef, touchant François Sauveur, avec sa bouille à la Jérémie Renier dans celui de Mika, et judicieuse Vanessa Lequeux pour la vie de plateau -, d'animer les marionnettes. Grandes poupées de chiffons d'apparence inoffensive, elles prennent rapidement corps.

Avec une belle économie de moyens humains et financiers, Stef et Mika font évoluer le décor tout en restant dans la peau indélébile de leurs personnages. La vie au village, les écoliers en classe, les invités au banquet, les patrons d'usine et les sales gosses du quartier, tout y est.

Pour enfants dès neuf ans, "Tête à claques" s'adresse indiscutablement à tous. Il s'y passe, il s'y dit et il s'y dénonce tant de choses... Du théâtre rare et complet, comme on l'aime.

Lire aussi notre dossier récapitulatif dans "La Libre Culture" du 5 septembre prochain.