Scènes

Joies, piaillements, impatience, ça trépigne ferme dans le hall d'entrée du Théâtre royal de Namur. Sommes-nous bien en Belgique, le 24 novembre 2015, journée historique à plus d'un titre? Les enfants participent, comme si de rien n'était, au Festival international jeunes publics "Turbulences". Ils sont près de trois cents, âgés de 10 à 12 ans, à bavarder, les joues rosées par les premiers frimas. Leur énergie ramène à la vie. On est loin du climat anxiogène de Bruxelles. Au programme de cet après-midi, "Wij/Zij", un pièce qui parle de... terrorisme et qui s'inspire de la prise d'otages réalisée dans une école à Beslan , dans le Caucase, le 1er septembre 2004. Un groupe de plusieurs dizaines de terroristes avaient pris en otages plus de 1.100 écoliers ainsi que leurs parents et enseignants. Une pièce du Théâtre Bronks, la plus grande compagnie jeune public flamande et une mise en scène de Carly Wijs qui part résolument du point de vue de l'enfant.

Un ton humoristique

Au sol, Gytha Parmentier et Thomas Vantuycom dessinent les contours de leur école, en racontent les étages, les couloirs, les sorties de secours en cas d'incendie. Mais quelle issue possible pour une prise d'otages ? Ils n'avaient jamais, jusqu'ici, dû se poser la question. Un premier bruit sourd rompt le ton humoristique de la pièce pour marquer l'action, l'arrivée des terroristes dans l'école. Mais très vite l'humour et les préoccupations terre à terre - la chaleur, le besoin de faire pipi, les chutes de tension... - prennent le dessus. A part quelques moments de tension et de silence, ce sont la fébrilité des calculs griffonnés au tableau - combien de morts, d'otages libérés - le second degré avec la musique de "Mission impossible" pour une libération imaginaire, la complicité et la candeur des deux enfants qui l'emportent. Au fil du récit, des fils se tissent, qui relient les bombes entre eux. Ou les humains. Ou qui racontent, à l'instar de celui d'Ariane, la complexité de la vie, le labyrinthe dans lequel il va falloir grandir.

"J'ai bien aimé le spectacle parce que vous parlez d'un drame mais en rigolant", déclare d'emblée une petite fille lors de la discussion improvisée à l'issue d'une représentation ponctuée de nombreux rires. De peurs, aussi. Plus discrètes. Confiées en petit comité à la sortie de la salle. "Oui, moi j'ai peur. Chaque matin, je me dis maintenant que je peux mourir comme ça" déclare Jeanne. "J'en parle tous les jours avec ma maman et elle me rassure. Mais on est protégés par la police". "Moi je n'ai pas eu peur pendant le spectacle parce que cela s'est passé en Russie, loin de chez nous. Ce n'est pas comme si c'était en France. Et puis, comme la pièce est humoristique, on voyait moins le sens de la terreur." Marwane n'est pas à l'aise non plus: "le gars que la police recherche, je l'ai vu à la prison de Namur, il y a 15 jours, je l'ai reconnu à son nez"...

Fin ouverte

Plus concernés par les attentats de Paris que par le spectacle qu'ils viennent de voir , les enfants vont sans doute y revenir et y repenser autrement, le temps de décanter.

L'objectif de la pièce était, de toute façon, de laisser une fin ouverte. D'où les quatre hypothèses, dont celle du pardon des mères."On ne peut pas montrer ce genre de spectacle aux enfants s'il n'y a pas d'espoir à la fin" nous dit Veerle Kerkhoven, la directrice artistique du Bronks. "Le spectacle a été créé voici un an et demi et connaît un grand succès en Flandre. On ne s'attendait pas à le jouer dans ce contexte-ci mais il est étonnant de voir que les enfants réagissent exactement de la même manière".

C'est d'ailleurs la réaction des enfants, lors de la prise d'otages dans le Caucase, et surtout celle de son fils à la vision de faits graves qui a donné envie à Carly Wijs d'écrire et de monter "Wij/Zij". "Les enfants ont un autre regard que les adultes. On ne doit pas projeter notre ressenti sur le leur. Quand on a regardé le documentaire suite à la prise d'otages, on était tous surpris par leur réaction, sans émotion suite aux événements. Par le ton neutre aussi avec lequel ils témoignaient, parlant même de leurs jeux durant la prise d'otages. En temps qu'artistes, il nous importe de parler des choses graves de la vie mais de la faire toujours du point de vue de l'enfant. " déclare la directrice.

Pour Sarah Colasse, directrice du Centre dramatique de Wallonie pour l'enfance et la jeunesse qui organise "Turbulences", l'événement a encore plus de sens que d'habitude. Contrairement à "Météores", son homologue bruxellois, le festival international peut se poursuivreà Namur et touche plusieurs milliers de personnes : "Tout prend une proportion autre avec l'actualité car on touche des thématiques qui ont du sens. Les sourires, les moments d'humanité sont tellement importants avec ces enfants dont on se demande comment ils vont construire leur avenir".