Série TV Comédien de théâtre, il brille dans le rôle de Béranger le dimanche soir sur La Une.  Entretien. 

Jeans, sweat-shirt à capuche et sac à dos, Angelo Bison n’a rien d’inquiétant lorsqu’il s’attable face à son espresso. Pourtant lorsqu’il ne sourit pas, son regard ramène à la surface le Béranger d’ Ennemi public

"La crainte que j’avais, c’était que les gens ne dissocient pas le personnage et le comédien. J’ai été agréablement surpris. Généralement, les gens me félicitent et ils me disent que je leur fais vraiment peur. Ni regards agressifs, ni insultes. Je m’attendais à ce qu’ils se demandent : comment peut-il accepter de jouer ce rôle ? Cela m’est déjà arrivé au théâtre, les gens étaient véhéments. Je me suis fait agresser verbalement après ‘Blackbird’", pièce complexe et sensible sur un détournement de mineure.

Pousser la réflexion

Pour Angelo Bison, la réflexion, comme toujours, s’impose. "‘Ennemi public’ est une œuvre de fiction. Même si le point de départ fait penser à l’histoire de Michelle Martin et Marc Dutroux, les choses sont très différentes. Béranger est un psychopathe mais ce n’est pas un violeur, c’est un meurtrier."

Au théâtre, le comédien a beaucoup travaillé sur la folie et les malades mentaux. Une solide préparation…

"Je peux amener une espèce de folie et en même temps une douceur à cause de mes yeux ronds. Je sais que j’ai cette humanité-là, qui a d’ailleurs plu dans ‘Fabricca’, pièce pour laquelle il a eu le prix du meilleur seul en scène. Une histoire qui le rapproche du passé de son père, mineur italien venu travailler en Belgique et mort en 2000, en Italie, de la silicose.

Reste qu’il a été étonné d’être choisi pour incarner un personnage de série.

"J’ai passé 37 années immergé dans le théâtre. J’ai fait très peu de cinéma. Lorsque j’ai passé les essais devant Gary Seghers et Matthieu Frances, les deux jeunes réalisateurs, j’ai senti très vite que le feeling était bon. Ils m’ont dit : ‘c’est toi qu’on veut’ mais, moi, je n’étais pas sûr car ce sont deux métiers très différents. Je leur ai demandé pourquoi ? Ils m’ont dit : ‘on veut ton visage, ton regard’."

Les multiples défis de la série

"J’ai dû faire confiance à ces deux ‘gamins’ de 30 ans dans un art dont je ne connais pas les codes. Sur une aventure très longue, avec très peu de confort car on avait le tiers du temps de tournage d’une série française et des moyens sans commune mesure avec les productions des autres pays. Mais quand on a lu le scénario, on a été convaincu."

"L’autre problème, c’est qu’il y a eu de nombreux psychopathes au cinéma (‘Le silence des agneaux’, etc.). Je leur ai demandé ce qu’ils voulaient amener de spécifique. Ils m’ont dit : "c’est pour cela qu’on veut tes yeux. Béranger démarre avec une charge terrifiante puisqu’il a tué 5 enfants. On veut qu’à un moment, tu arrives à faire basculer les gens vers le côté humain de ce personnage." Les gens m’écrivent sur Facebook à propos des sentiments ambivalents qu’ils éprouvent. Quand je lis ça, je me dis qu’on a réussi. Grâce à la mise en scène, au scénario et au montage aussi. Car on est dépendant de millions de choses alors qu’au théâtre, une fois les répétitions finies et la mise en scène établie, on est seul sur le plateau avec les éclairages."

Même la notion de troupe lui semble ici radicalement différente.

"La différence avec le théâtre est qu’il n’y a que deux ou trois comédiens sur le plateau. La troupe, ce sont les techniciens : une vraie fourmilière. Heureusement, j’ai rencontré des gens formidables, une équipe en or qui m’a pris par la main car je travaillais en terre inconnue. Ils m’ont rassuré. Comme Clément Manuel qui a fait ‘Falco’ et ‘Ainsi soient-ils’, il a l’habitude. En plus, on me demandait de jouer un personnage qui est comme un mur et renvoie les gens vers eux-mêmes. Béranger est hermétique. Les psychopathes sont des extraterrestres qui ne sont pas dans notre façon de faire et de penser. Pour jouer Béranger, on m’a demandé de rester dans son univers, profondément ancré au fond de lui. Pour mes partenaires, c’était extrêmement compliqué car un comédien joue surtout sur l’émotion."

Une responsabilité stressante

"La difficulté c’est que même si je ne suis pas le personnage principal, contrairement à Stéphanie Blanchoud , à Clément Manuel ou à Jean-Jacques Rausin, si le public ne croit pas au personnage de Béranger, la série s’effondre. Je vous jure qu’il y a eu des nuits où je n’ai pas dormi à cause de cette pression sur mes épaules. Cela me fait plaisir q u ’on me dise que mon r ô le a permi s aux autres d’avoir un terrain de jeu. C ’est comme a u théâtre : l e plaisir est de jouer avec les autres."

Ces séries amèneront peut-être un plus large public à venir au théâtre, espère-t-il. "C’est ce qui se passe en F landre où ils ont un niveau de séries él e vé. J’espère que la saison 2 sera encore plus aboutie parce q u’on aur a plus de temp s pour l a pr é p a rer et la tourner. C’est l’espoir. Si on me propose des séries aussi fortes qu’‘Ennemi public’, ce sera oui, sinon je préfère rester auprès de mes enfants car c’est un bonheur sur lequel j’avais presque fait une croix et comme cette chance m’a été offerte assez tard, je compte bien en profiter", confie-t-il rayonnant.

Reste qu’il se demande si ce rôle ne risque pas de lui coller à la peau…

"Quand on a un trajet qui a été exigeant en termes de travail, je pense que cela se voit sur votre visage. Si on m’avait proposé de faire du cinéma il y a dix ou quinze ans, le résultat n’aurait pas été le même. Je pense qu’aujourd’hui, en toute modestie, j’ai une gueule de cinéma. C’est mon trajet de vie qui m’a permis d’avoir cette gueule-là. Je me sens épanoui à travers tout ce que j’ai vécu. A vingt ans, je voulais bouffer le monde. Mais aujourd’hui à 59 ans, je joue différemment et le fait d’être un jeune papa m’a amené à un certain lâcher prise. Je fais toujours mon métier avec passion mais je sais où se trouve l’essentiel."