Série TV La saison 3 de "The Leftovers" a débuté ce week-end sur HBO et Be TV. Damon Lindelof, son créateur, préside le jury de "Séries Mania".  Entretien. 

Comment écrit-on l’épilogue d’une série qui, depuis deux saisons, évolue en apesanteur abordant le deuil et le réconfort, la fin d(’)u(n) monde et un nouveau départ ? Face à cette question existentielle, Damon Lindelof, le créateur de "The Leftovers", ne s’est pas dérobé. Président du jury du Festival Séries Mania, il séjourne durant une semaine à Paris, où le début de la saison 3 de sa série a été présenté en public sur grand écran.

"Pendant la saison 2, nous n’avions aucune certitude qu’il y aurait une saison 3 mais nous savions que nous étions plus près de la fin que du début. […] Nous savions que cette saison 3 se passerait en Australie. Avec tous les auteurs, nous avons passé trois semaines à parler de ce que seraient les scènes finales : qui serait là, de quoi ils parleraient et ce que nous voulions faire ressentir. Nous nous sommes posé la question : qu’attend le public et que pouvons-nous faire pour le surprendre en lui offrant tout le contraire ?" Il sourit. "Même s’il est impossible de savoir exactement ce que le public souhaite…"

"Toute la saison a été une progression pour tenter d’atteindre ce point que nous voulions le plus satisfaisant possible pour tout le monde, tout en tentant de nous surprendre mutuellement. Nous voulions aussi que le fait que Kevin soit mort - et soit ensuite revenu parmi les siens - ait une conséquence car je déteste ces séries qui ramènent leurs personnages à la vie et tout le monde fait comme s’il ne s’était rien passé. Je voulais que tout le monde en parle, à l’exception de Kevin qui souhaite passer à autre chose… Cette idée et celle de l’Australie étaient nos points de départ pour les surprises à venir", précise Lindelof, soucieux de préserver le mystère.

"La fin importe moins que le chemin parcouru"

"La série ‘Lost’ tournait autour de mystères, de grandes questions et des réponses à y apporter. Plus les questions sont grandes, plus elles semblent appeler de grandes réponses. On a fait de notre mieux pour les donner. On a même apporté des réponses à des questions que le public ne se posait sans doute pas. Et puis, elles étaient parfois trop longues à arriver et cela a créé de la frustration. D’autres se sont dit que ces questions ne les intéressaient pas, alors que nous, oui."

Sept ans après la fin de "Lost", l’héritage de la série est encore bien présent dans les esprits. "Je n’ai aucun contrôle sur cet héritage mais le fait que sa conclusion soit encore autant sujette à discussions est plutôt cool. J’ai éprouvé des sentiments très forts par rapport à cela mais aujourd’hui, je me dis : le but de l’art est de durer et s’il dure, cela signifie quelque chose… même si tout le monde n’est pas d’accord avec la fin proposée, cela fait partie de son héritage. On verra ce qu’il en sera pour ‘The Leftovers’… Parfois comme pour ‘Breaking Bad’, ‘Man Men’ ou ‘The Wire’, la fin importe moins que le chemin parcouru."

Deux séries, une même réflexion sur les sentiments humains

"The Leftovers" poursuit la même réflexion que "Lost"... "Je reste fasciné par l’ambiguïté et ces questions qui resteront toujours sans réponse parce que c’est comme cela que fonctionne la vie. Je comprends qu’il peut y avoir une frustration du public mais cela n’enlève rien à la noblesse de la quête. Quand j’ai lu ‘Les Disparus de Mapleton’ de Tom Perrotta, j’ai trouvé cela extraordinaire qu’il annonce que le lecteur n’aurait jamais les réponses concernant la disparition de 2 % de la population mondiale. En tant que créateur, ça a été libérateur pour moi de me dire que je pouvais écrire une histoire où je n’étais pas obligé de donner toutes les réponses à la fin."

"Aujourd'hui, je me dis : voici l'histoire que je veux raconter. Si ces questions ne vous intéressent pas, c’est cool parce que vous n’êtes pas obligés de regarder la série mais je continue à penser que ces questions valent la peine d’être posées. ‘The Leftovers’ ne prétend pas apporter des réponses, elle porte sur les sentiments mêlés de deuil et de confusion et la volonté de trouver son chemin à travers les épreuves. Dieu ne va pas venir s’expliquer à propos de tout cela, du moins pas de façon conventionnelle." Il sourit...

Fasciné par l’ambiguïté et par l’espoir "plus fort que tout"

Quant à savoir pourquoi il est à ce point intéressé par les questions de perte et de deuil, il n’en fait pas mystère...

"Je vais avoir 44 ans et j’ai forcément déjà vécu la disparition de personnes proches. Je suis toujours étonné de voir à quel point on peut être choqué par quelque chose qui est inévitable. Personne ne veut passer du temps à penser à la mort, mais c’est l’ordre naturel des choses et on devrait y être préparé. C’est ce qui est étonnant dans la connexion humaine : nous nous rendons extrêmement vulnérables face à des relations qui s’étiolent. La force de Tom Perrotta est d’avoir choisi d’écrire à propos de familles qui n’avaient perdu personne le 24 octobre mais qui étaient fracturées de l’intérieur par l’impact que cet événement mondial avait eu sur elles. Ces questions émotionnelles m’ont paru très authentiques : nous nous impliquons dans des relations qui peuvent s’arrêter ou nous fuir, nous pouvons découvrir que tout n’était qu’un mensonge. Et même si certains ne voudront sans doute pas regarder une série qui aborde ces questions, je me suis dit que c’était une thématique humaine importante à explorer. En dépit de tout, nous tombons amoureux alors même que l’amour est sans doute le sentiment qui peut créer le plus de souffrance car nous trouvons que cette expérience en vaut la peine. Et nous ne pouvons nous en empêcher. J’ai trouvé ce paradoxe aussi fort qu’étonnant et très romantique, en fait... Car l’espoir est plus fort que tout."

Une raison suffisante pour continuer à le pourchasser...