Série TV Netflix lance ce vendredi l’intrigante "Wormwood", plongée dans le réel signée par le grand Errol Morris.

Rares sont à Hollywood les documentaristes stars. Errol Morris fait partie de ceux-là. Depuis 1978, le bonhomme construit un portrait sans concession de son pays. Aujourd’hui culte, "The Thin Blue Line" retraçait par exemple en 1988 l’histoire de Randall Dale Adams, condamné à perpétuité pour un crime qu’il n’avait pas commis.

Mais c’est en 2003 que Morris devient une figure incontournable avec "The Fog of War", qui décrochera l’Oscar du meilleur documentaire. Une interview au long cours de Robert McNamara dans laquelle l’ancien secrétaire d’Etat à la Défense se confiait sur sa responsabilité durant la guerre du Vietnam. Morris reprenait le même procédé avec Donald Rumsfeld, l’ancien secrétaire à la Défense de George Bush, dans "The Unknown Known", présenté à la Mostra de Venise en 2013.

La face cachée du pouvoir

Quatre ans plus tard, on retrouvait Errol Morris à Venise, dans un palace de l’Isola delle Rose, petite île tranquille de la Lagune choisie par Netflix pour accueillir les interviews de WormwoodH H, série documentaire dévoilée hors compétition à la Mostra et mise en ligne ce vendredi… En six épisodes palpitants, Morris nous y plonge dans les méandres de l’affaire Frank Rudolph Olson, biologiste et bactériologiste de la CIA retrouvé mort le 28 novembre 1953 au pied d’un building de Manhattan. D’après l’enquête, il aurait sauté par la fenêtre de sa chambre d’hôtel…

Et tiens tiens, qui croise-t-on à nouveau ici ? Rumsfeld ! "Il est partout, rigole le documentariste. Est-ce ironique de voir à nouveau surgir Rumsfeld et Cheney de nulle part ? Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une coïncidence. Qui est-ce que l’on voit sur la photo prise par David Hume Kennerly dans le Bureau ovale, quand la famille Olson est reçue par Gerald Ford ? On n’y fait pas nécessairement attention, si l’on ne sait pas où regarder, mais il y a un type assis dans le coin droit du cadre. Et de façon assez étrange, on dirait qu’il a deux cornes de diable qui lui sortent de la tête. Qui c’est ? Le chef de cabinet du président des Etats-Unis, Donald Rumsfeld, observant tout ce qui se passe…"

Un grand intervieweur

La force du cinéma de Morris tient notamment dans ses talents d’intervieweur. Racontée à travers des scènes de reconstitution jouées par des comédiens (Peter Sarsgaard, Molly Parker, Bob Balaban…), l’histoire est entrecoupée par un long entretien avec Eric Olson. Lequel a consacré toute sa vie à chercher la vérité sur la mort de son père, qui implique tout l’appareil d’Etat américain…

"Le secret de mes interviews ? Je fais un truc vraiment dingue : j’écoute les gens, commente le cinéaste. Je pense que la chose la plus importante, c’est de ne pas avoir d’agenda. Si quelqu’un vient m’interviewer et que je vois qu’il a une liste de questions à poser qu’il coche au fur et à mesure, je sais que ce sera une mauvaise interview parce qu’il sait déjà ce qu’il veut entendre. Dans ‘The Thin Blue Line’, j’ai fini par décrocher une interview de la femme qui avait fait condamner à tort Randall Dale Adams. Au procès, elle avait témoigné l’avoir reconnu dans un échantillon de personnes présentées par la police. Et là, tout d’un coup durant notre conversation, sans que je lui pose la question, elle a commencé à me raconter comment, en fait, elle ne l’avait pas reconnu. Si vous mentez, après un laps de temps, vous finissez par oublier le mensonge et la vérité peut émerger accidentellement. Je lui demande juste, très naïvement : ‘Comment savez-vous que vous avez échoué à le reconnaître ? - Je le sais car le policier qui était à mes côtés m’a dit que je m’étais trompée de personne, en me désignant ensuite Randall…’ Et tout ça est sur pellicule !" Le film a d’ailleurs contribué à la libération, l’année suivante, d’Adams.

Un autre grand moment dans la carrière de Morris, ce sont évidemment les confessions inattendues de Robert McNamara dans "The Fog of War". Et là encore parce que Morris a su mettre à l’aise son interlocuteur. "Au bout de 5-10 minutes, il me parle des bombardements au Japon et me dit : si notre camp n’avait pas gagné, on m’aurait poursuivi comme criminel de guerre…" Cette phrase choc résonne dans l’histoire personnelle d’Eric Olson, qui se souvient d’un questionnement analogue de son père, impliqué dans la recherche sur les armes chimiques et bactériologiques… "Si l’Allemagne avait gagné, lui et ses collègues auraient été poursuivis comme criminels de guerre", confiait-il à Venise. Bienvenue du côté obscur de l’Amérique…