Série TV

La première est née en plein boom des séries télévisées, un beau soir d'octobre 2004. Huit saisons. La seconde a vu le jour en 2013 et vient de s'achever. Quatre saisons. L'une illustre le quotidien de quatre Américaines dans le quartier fictif de Fairview, en Californie; l'autre se focalise sur quatre femmes de ménage d'origine mexicaine ou portoricaine, travaillant pour le compte des plus fortunés de Beverly Hills. Si, dans l'imaginaire commun, un spin-off est forcément moins bon que l'original, ces deux images de la société américaine nous ont plu, chacune à leur manière.

1. La fin de l'histoire

Le gagnant est Desperate Housewives

Le 30 mai 2005, la Première dame des Etats-Unis, Laura Bush, avoue être "une desperate housewife" lors d'un dîner à la Maison-Blanche. Depuis, selon la rumeur, tous ceux qui fréquentent la résidence doivent avoir visionné le premier épisode de la série. Il faut dire que Desperate Housewives n'avait pas besoin de buzz: l'épisode pilote a rassemblé 21 millions d'Américains devant leur écran, qui découvrirent les aventures de Suzan Mayer (Teri Hatcher), Bree Van de Kamp (Marcia Cross), Lynette Scavo (Felicity Huffman) et Gabrielle Solis (Eva Longoria). L'audience ne faiblit qu'à partir de la cinquième saison, avec cinq millions de téléspectateurs en moins.

Devious Maids est lancée le 23 juin 2013, un peu plus d'un an après l'arrêt de sa grande soeur. Elle totalise un million de téléspectateurs pour son grand soir. Elle est diffusée par Lifetime, une chaine de télévision bien moins importante qu'ABC aux Etats-Unis. Difficile, donc, de comparer les deux lancements; regardons plutôt les deux "finales".

Pour Desperate Housewives, l'épisode "Give me the blame", suivi par 11 millions d'aficionados, propose un défilé de guest stars: concrètement, tous ceux que l'histoire n'a pas épargnés. Ils sont 48, quand même, à fouler le gazon de cette rue parfaite, de blanc vêtus car morts. Le téléspectateur se souvient de chacun d'entre eux. La conclusion de ces huit années d'aventures est solennelle, émouvante; mais le moteur Desperate a bien fait de s'arrêter: il commençait à s'essoufler.


Pour Devious Maids, l'épisode "Grime and punishment" amusera 895.000 téléspectateurs, le 8 août 2016, confirmant la chute libre des audiences. La saison se termine comme les trois précédentes: sur un ultime rebondissement. Cette fois, Marisol a disparu. On s'attendait à ce que les intrigues reprennent de plus bel - pour une cinquième fournée. Marc Cherry, le créateur des deux jets, avait d'ailleurs prévu une suite, mais Lifetime a décidé de l’annuler.


Que s'est-il passé ? Pourquoi Marisol a-t-elle disparu de son propre mariage ? Nous n'en saurons rien. L'épilogue de Desperate, lui, sentait la fin, l'arrêt ayant été décidé après la saison sept.



2. Les personnages principaux

Le gagnant est Devious Maids

Dans Desperate Housewives, les quatre protagonistes sont attachantes: Suzan est maladroite, Gabi aguicheuse, Lynette une maman débordée et Bree une parfaite cuisinière. Elles permettent à la téléspectatrice lambda de s'identifier. Tout au long de leurs histoires, elles restent égales à elles-mêmes et à leurs principes.

Dans Devious Maids, Marc Cherry assume pleinement cette interprétation, plurale et finalement très sienne, de la femme actuelle. Marisol est la rusée, Rosie est simple et douce, Zoila est l'éternelle blasée et Carmen une Gabi Solis 2.0, réinventée. Le décalage entre chaque personnage est poussé à l'extrême, la trame est simplissime, avec des répliques qui nécessitent rarement plus d'un sujet, d'un verbe et d'un complément. Le jeu des acteurs est intense. Tout se passe dans les regards.

Un quartier résidentiel fantasmé dans une série, la suburb hollywoodienne dans l'autre. Dans les deux cas, leur succès repose sur l'interprétation des actrices, mais les dernières nous font pleurer de rire.


3. Les personnages qui sortent du lot

Le gagnant est Devious Maids

Tout fan de Desperate Housewives a détesté l'odieuse mère de Rex, dont Bree est la belle-fille, ou encore Catherine Mayfair, cette voisine au lourd secret de la saison quatre. C'est comme ça; les personnages secondaires de Desperate sont étranges. Seuls les quatre maris acquièrent toute notre affection. Qui n'a pas versé une larme le jour de la mort de Mike, le grand amour de Suzan ?

Dans Devious Maids, l'intrigue englobe une myriade de personnages supplémentaires, entre autres les employeurs de nos quatre immigrées. Le couple Powell, riche à milliards et névrosé, offre les scènes de ménage les plus inoubliables, ainsi qu'un délicieux divorce. Enorme coup de coeur, aussi, pour Geneviève Delatour, cette rentière mariée cinq fois, dont on ne saura jamais l'âge (c'est l'un de ses nombreux tabous) et qui se nourrit exclusivement de médicaments pour ne pas grossir.

Prenons position: dans Devious Maids, presque tous les personnages sortent du lot. Même l'acteur James Denton, ex-Mike de Suzan, nous convainc dans son rôle d'homme d'affaires, à mille lieux de son rôle, quelques années auparavant, de... plombier. Enorme clin d'oeil aux années Housewives. Chapeau aux scénaristes.


4. Les détails techniques

Le gagnant est Devious Maids

A l'époque de sa diffusion, Desperate Housewives était une révolution visuelle pour le petit écran, boostée par des moyens considérables: une rue en carton-pâte, des badauds souriants, des haies soigneusement taillées... L'archètype du quartier résidentiel hautain.

Pour Devious Maids, cette société parfaite est épicée, à la sauce telenovela: un épisode de quarante minutes offre plus d'une dizaine de séquences courtes. Les dialogues en viennent droit aux faits et trois révélations par épisode, au moins, nous surprennent. L'intrigue se base sur un suspense insoutenable. A plusieurs reprises, la diégèse est tirée par les cheveux: dans la dernière saison, par exemple, le mari de Rosie avoue un crime qu'il n'a pas commis après avoir été drogué par une secte (?). Est-ce peut-être ce que les spectateurs attendaient: une histoire incroyable.

Tellement incroyable que Desperate Housewives nous parait, finalement, tirée en longueur et molle du genou.


5. L'engouement du public

Le gagnant est Desperate Housewives

Desperate Housewives était, à plusieurs égards, un chef d'oeuvre d'incarnation du way of life à l'américaine. Devious Maids revêt des aspects plus politiques, avec Eva Longoria en productrice attitrée. La série fit l'objet de nombreuses critiques outre Atlantique. On l'a accusée de véhiculer ce cliché de la bonne immigrée, au service de la superstar forcément blanche. Eva Longoria rétorquera que Devious Maids célèbre la femme mexicaine. Nous lui donnons raison, surtout grâce à ce clin d'oeil, joliment inséré dans le pilote de la saison quatre, où une actrice parle, dans Devious Maids, de l'intérêt d'une série comme Devious Maids, "un brin raciste".

Cependant, Devious Maids, trop édulcorée, trop légère, larmoyante, n'aura jamais trouvé son public.