La chronique de la rédaction

Petit, je ne comprenais pas bien l’engouement de mes parents pour Charles Aznavour. Les années ‘60 commençaient et lorsque la radio diffusait une de ses chansons dans ce qu’on n’appelait pas encore les “matinales”, autrement dit à l’heure du petit-déjeuner, mon père montait le son du transistor et ma maman nous priait, ma petite sœur et moi, de nous taire un moment.

Nous avalions en silence notre tartine à la confiture de fraise sans bien comprendre comment et pourquoi cette voix un peu nasillarde exerçait un tel intérêt au sein du foyer. Moi, j’étais plutôt fasciné par Hugues Aufray, les chanteurs yé-yé et les Beatles. À huit ans, il est un peu compliqué de prendre du plaisir à l’écoute de textes et de mélodies ciselés et il me faudrait encore quelque temps pour apprécier à leur juste valeur les compositions de Brassens, Brel, Bécaud et de ce petit bonhomme venu d’Arménie avec son physique ingrat et son phrasé particulier.

Dans mes souvenirs, une de ses chansons tient une place toute particulière. À côté des pépites que resteront à jamais “La Mamma”, la “Bohème”, les “Comédiens”, “Que c’est triste Venise” ou “Je me voyais déjà”, les “Plaisirs démodés” occupent sans doute une place de second rang. Mais j’ai tout de suite adhéré au double rythme de cette chanson passant du disco endiablé à ce slow torride qui me donnait, à l’âge de l’adolescence tourmentée, des visions vaguement érotiques.

L’âge avançant, je me suis de mieux en mieux rendu compte de la place énorme prise par Charles Aznavour au sein de la chanson française. Ce grand professionnel cousait des chansons éternelles et les faisait vivre dans le monde entier, triomphant autant aux États-Unis que dans son pays et faisant se lever les foules de Rome à Moscou. C’est la marque des géants.

Je n’irai pas jusqu’à dire que j’ai réussi à convertir mes enfants, qui ont toujours eu du respect pour l’artiste mais lui ont préféré des chanteurs plus accessibles à leur génération, comme Renaud, Gainsbourg ou Cabrel, mais ce que je n’oublierai pas c’est combien mon père, qui appréciait aussi l’acteur Aznavour, et ma mère ont continué à prendre du plaisir à glisser un 33 tours ou un CD du “grand Charles” sur les platines de leur chaîne hi-fi. Dans l’armoire aux bons souvenirs, ses œuvres côtoyaient celles de Trenet, de Nougaro, de Brel et de Piaf.

À 88 ans, ma maman n’a rien perdu de sa passion pour Aznavour, dont elle connaît nombre de textes par cœur. Seul Julien Clerc, Michel Berger et Maxime Leforestier étaient parvenus, au fil du temps, à prendre, à ses côtés, leur place dans son Panthéon secret, où figurent aussi Luis Mariano et un peu de Tino Rossi. Lundi, quand je lui ai appris la mort du chanteur, elle était réellement émue. “Après Jean Piat et Charles Aznavour, il ne reste plus guère qu’Annie Cordy”, m’a-t-elle glissé. Ainsi les artistes marquent-ils les gens et le temps de leur empreinte.