La chronique de la rédaction

D’une concision fulgurante, la scénette dure quarante-neuf secondes. Tablier en cuir et moustache épaisse, un jardinier arrose de son tuyau un potager qu’on devine asséché par un soleil de plomb. C’est alors que surgit dans son dos un farceur qui croit drôle de poser son pied sur le tuyau, quelques mètres en amont. L’effet est instantané : l’eau cesse de couler. Décontenancé, le jardinier retourne le tuyau contre son visage et cherche dans l’embouchure ce qui peut bien clocher. Le gamin espiègle choisit ce moment pour soulever son pied et voilà que le jet d’eau éclabousse le jardinier en pleine figure. Rire général. Mais le sketch ne s’arrête pas là. Le jardinier trempé prend en chasse le mariolle facétieux, le rattrape, le traîne jusqu’au tuyau d’arrosage et l’asperge à son tour.

Le film des frères Lumière demeure, plus d’un siècle après sa première projection en 1895, une parabole à la puissance intacte. Quelle meilleure métaphore du théâtre politique et de ses perpétuels retournements que "L’arroseur arrosé" ? Chez ces gens-là, monsieur, les humiliés d’hier sont les fanfarons de demain, et vice versa.