La chronique de la rédaction

Par Francis Van de Woestyne.

Liège. En ce début mai, un air glacial se faufile entre les belles maisons historiques du Mont-Saint-Martin. L’une d’entre elles a été transformée en un hôtel design.

J’arrive trop tôt. Une habitude, un défaut. Un peu stressé. On m’a prévenu dix fois. Par mail, par téléphone. Il n’est pas facile de l’interviewer. J’ai "négocié" vingt minutes en tête-à-tête alors que le timing initial prévoyait soit dix minutes d’entretien, soit une conférence de presse. Car il se méfie de la presse. Il a eu quelques mauvaises expériences. La veille encore, Emmanuelle, l’attachée de presse, souriante et efficace, m’a prévenu : j’aurai droit à quinze minutes, pas plus. Mais il peut encore annuler.

Michel, le photographe, est déjà dans le hall. Je lui explique : il y a de fortes chances pour qu’il refuse toute photo. Une seule séance officielle est prévue à 17 heures, au Festival du film policier de Liège, dont il est l’invité d’honneur. Que faire ? Attendre. On verra bien.

Onze heures. Emmanuelle descend avec l’homme de confiance de l’acteur. Ensemble, ils passent en revue le programme de la journée, visiblement trop chargé. Il faudra raccourcir les entrevues, regrouper les journalistes. Hésitations. On y va ? Va pas ?

Nous montons au premier étage, où se trouve la suite royale. Palabres. Toc, toc. L’homme de confiance entre et revient quelques secondes plus tard. "Entrez."

Nous sommes dans une grande pièce. A droite, une table; à gauche, un confortable salon de velours rouge. En face, une magnifique vue sur Liège. D’ici, la ville est très belle. Je prépare mon enregistreur, ma feuille de questions. J’entends ses pas, dans la chambre voisine. Alain Delon arrive : cheveux blancs, jeans, chemise bleue ouverte. Un sourire matinal. Franche poignée de main. Il est, comment dire ? un peu hésitant. Presque timide. Moi aussi.

"‘La Libre Belgique’ ? Bon, bon. Ah, un photographe ?"

Nous sommes assis dans les fauteuils rouges. Emmanuelle en retrait, son homme de confiance à la table. Michel commence discrètement son travail. Je déplie ma feuille de questions soigneusement préparées avec Fernand Denis, journaliste cinéma à "La Libre".

"Oh là, toutes ces questions !", s’étonne Delon.

Il se tourne, inquiet, vers Emmanuelle qui le rassure.

Je pose ma première question. La deuxième, la troisième. Doucement, je sens son intérêt grandir. Je remercie Fernand de m’avoir aidé : mon questionnaire est sans doute différent des interrogations "people" auxquelles il est souvent confronté. Nous évoquons les grands moments de sa carrière. "Comédien", "acteur" ou "star"… il aime les subtilités. La conversation prend.

Mon questionnaire "Etats d’âme" veut que je l’entraîne sur sa vie spirituelle. Il répond. Dieu, Marie. Oui, il prie. Puis nous parlons de la mort…

"Qu’y a-t-il après la mort ?" Il répond :

"Je ne sais pas. Quand j’y serai, je vous le dirai…"

Spontanément, sans réfléchir, de manière incontrôlée, je réplique :

"Vous direz bonjour à mon fils…"

Il se fige. Me fixe de ses yeux bleus intenses. Je ne sais plus que dire, que faire. Il s’avance vers moi et me prend la main. De l’autre, il caresse mon avant-bras. Personne ne dit rien. Le photographe s’est arrêté. Je sens sa main fraîche, je me dis que je n’aurais pas dû.

"Quelle horreur… ! Quel âge avait-il ? Avez-vous d’autres enfants ? Racontez-moi…"

Je sens monter en moi un océan de larmes. Il le voit. Serre ma main plus fort. Je raconte en quelques mots. Il n’a pas lâché ma main. Comme s’il voulait prendre une partie de mon immense chagrin, de mon indicible douleur. Cela ne dure que quelques instants, mais ce moment me bouleverse. L’homme qui cherche à m’aider n’est plus la légende du cinéma français, c’est un père. Tout simplement.

Vaille que vaille, je reprends le fil de mes questions. L’une d’elles : "Quel serait votre plus grand malheur ?" Là encore, il s’arrête. Nos regards se touchent. Il ne veut pas répondre. Je devine qu’il veut éviter les mots que je redoute. Il lève les bras, les tend vers moi, reprend mes mains. Son plus grand malheur, c’est le mien : perdre un enfant.

Je continue, plus assuré, comme allégé par son empathie. Voilà, c’est fini. Emmanuelle me tend son chronomètre : 24 minutes…

Je sens qu’il voudrait dire encore quelque chose. Il hésite. Me prend à nouveau les deux mains qu’il serre très fort. Longuement. Il dit : "Bon courage."

La vie est faite de rencontres. Celle-là, je ne l’oublierai pas. 


Découvrez l'interview "Etats d’âme"