La chronique de la rédaction

Une chronique de Jean-Claude Matgen


Je suis né en 1955 et je n’ai jamais connu la guerre. Mes parents, eux, en avaient subi les dramatiques effets et, comme tous les gens de leur génération, ils n’ont eu de cesse de se battre, au prix de nombreux sacrifices, pour offrir à leurs enfants, des conditions de vie confortables et sereines.

Instruite par l’Histoire et tirant les leçons de la guerre 40-45, l’Europe s’est construite dans la volonté de garantir la paix. Pendant plus de trente ans, les conditions économiques furent au beau fixe et nous avons pu profiter de cette longue embellie.

L'insouciance post 68

Nous avons grandi dans l’insouciance. L’après Mai 68 nous a même ouvert de nouveaux horizons. A l’époque, celui qui sortait de l’école secondaire trouvait rapidement du travail et celui avait fait des études universitaires n’avait guère de souci à se faire pour sa carrière.

Le revers de la médaille, c’est que nous avons construit alors une société consumériste etégoïste et que nous n’avons pas suffisamment pris en compte l’avenir de notre planète.

Les conflits étaient lointains, les catastrophes, les guerres, c’était pour les autres. Le choc pétrolier des années ‘70 a atteint les économies de la Vieille Europe et les choses sont devenues un peu plus difficiles pour certaines franges de la population.

Mais on était loin de la misère qui frappait d’autres régions. Nous mangions à notre faim et la civilisation des loisirs poursuivait son expansion. C’était le temps où nous pensions à asseoir notre confort, à poursuivre un rythme d’existence agréable, avec les sports d’hiver en février, la mer à Pâques et un voyage au long cours en été.

La guerre dans les Balkans, dans les années ‘90, nous rappela certes que la foudre pouvait aussi frapper l’Europe mais sans que notre mode de vie en souffre vraiment.

Puis le terrorisme est entré dans notre quotidien, frappant Paris, Londres, Madrid, New-York mais pas la Belgique qui semblait demeurer un havre de tranquillité. Ce l’était peut-être, ce l’était sans doute parce que, en échange de la paix sociale, certains responsables politiques dans certaines communes laissaient s’installer des djihadistes qui font payer très cher, aujourd’hui, au pays le laxisme dont il a fait preuve.

Nous sommes retombés dans notre train-train quotidien, inquiets pour nos enfants et petits-enfants en raison d’une crise économique qui a connu un paroxysme avec celle des subprimes, vaguement concernés par la détérioration de l’environnent liée aux activités humaines, à peine ébranlés par le conflit israélo-palestinien et la déliquescence dans laquelle s’enfonçaient des pays comme la Tunisie, la Lybie et bien sûr la Syrie.

Certes, on a versé une larme sur le sort des demandeurs d’asile, quelques autres à la vue d’Aylan, ce petit bout de chou mort sur une grève à la suite du naufrage du bateau qui était censé l’emmener loin de l’enfer syrien.

Ramenés à la réalité

Certes, il y a eu l’attentat contre le musée juif qui nous a ramenés à la réalité, puis celui contre Charlie Hebdo qui nous a choqué car notre chère liberté d’expression était attaquée de plein fouet, celui contre l’hypermarché kasher, puis ceux du 13 novembre, à Paris encore.

La menace se rapprochait, les participants aux attaques parisiennes venaient de Belgique, Salah Abdeslam y avait grandi. Bruxelles vécut quelques semaines de haute tension mais la vie finit par reprendre son cours et l’arrestation de Salah Abdeslam, vendredi, sonna comme un soulagement.

Ce week-end, on en voulut même au ministre des Affaires étrangères d’affirmer qu’il y avait toujours des terroristes dangereux dans la nature et que les risques d’attentats demeuraient importants. N’exagérait-il pas, ne jetait-il pas inutilement de l’huile sur le feu ?

Las, il avait raison. Mardi matin, le tonnerre est tombé sur Bruxelles, l’horreur a déferlé sur la Belgique. La guerre est dans nos murs. Nous avons basculé dans un autre monde, celui dans lequel vivent déjà des millions d’autres hommes et femmes et que nous ne voulions pas regarder en face.