La chronique de la rédaction

Un récit de Francis Van de Woestyne.


Personne ne sait très bien comment ils sont arrivés ici.

Partis de Syrie il y a quelques mois, ils ont débarqué un jour sur le sol belge, après avoir traversé plusieurs pays, après s'être ruinés financièrement. Mais ils sont là, en vie, loin des massacres, de la dictature, de la faim.

Adnan, le père, voulait donner un nouvel avenir à sa femme Nour, à leurs deux enfants âgés de 9 et 5 ans. Et au bébé que Nour porte en elle depuis quelques mois.

A Bruxelles, ils ont déposé une demande d'asile qui est en cours de traitement. Ils ont été recueillis par d'autres Syriens qui occupent un troisième étage mansardé, à Saint-Josse. Deux pièces. Pour six personnes. Auxquelles sont venus s'ajouter les quatre membres de la petite famille syrienne.

Un jour d'octobre, Nour sent que le bébé va bientôt arriver. Son mari l'accompagne aux portes d'une maternité bruxelloise qui les accueille généreusement.

Tout se passe pour le mieux. Mais est-ce à cause des conditions alimentaires précaires dans lesquelles Nour vit depuis quelques mois? Elias, le nouveau-né, est encore un peu trop chétif pour regagner directement sa maison. D'autant qu'il n'a pas vraiment de maison, juste un petit endroit où vivent déjà dix personnes. Elias reste donc quelques jours en maternité, le temps de se remplumer un peu. Les infirmières du centre néonatal bichonnent le petit homme. Comme tous les autres enfants, comme tous les jours l'année. Ici, médecins, psychologues, infirmières ne font aucune différence entre Elias, Mohamet, Charles, Etan, Abdoul, Victoire, Nadia, Amelle.

Le jour du départ arrive. Une pédiatre examine Elias et s'enquiert des projets de la petite famille: survivre dans un taudis, chercher du travail. Attendre, espérer. Elle est touché par cette jeune Syrienne, encore si fragile, par ses grands yeux noirs, profonds, sincères.

Nous sommes mercredi soir. Dans son lit, le soir, le médecin - qui doit retrouver le lendemain ses amies pour leur yoga hebdomadaire - envoie un SMS: qui a conservé des vêtements d'enfants pour un minuscule bébé?

Jeudi midi, chacune débarque au yoga avec un sac rempli de barboteuses, de chaussons, et t-shirts.
Vendredi, le médecin arrive à l'hôpital, les bras chargés. De leur côté, les infirmières ont lancé les mêmes appels et recueilli d'autres vêtements. Comme chaque fois qu'une maman, belge ou née ailleurs, est dans le besoin.

Nour regarde les vêtements posés devant elle. Elle n'ose pas les toucher. Elle sourit, visiblement émue. Adnan, le papa, s'incline plusieurs fois, joint les mains sans cesse et baisse la tête. Il répète "Thank you, thank you."

Mais où Elias va-t-il dormir ?

Par terre, sur une couverture. Comme les autres.

Nouveau SMS nocturne. "Qui a un lit?"

Cette fois, c'est une amie, Stéphanie, de Rhode-Saint-Genèse, qui est touchée. Son samedi matin, ce n'est pas au golf qu'elle le passera mais à Saint-Josse.

Elle trouve enfin, dans cette vilaine rue bruxelloise, l'adresse qu'on lui a indiquée. Avec, dans les mains, en pièces détachées, le lit qu'elle a retrouvé dans sa cave. Il a servi de berceau à ses cinq enfants. Elle monte là-haut et propose d'assembler le lit sous les yeux ébahis des hommes. Exploit. Tout est en ordre. Le lit est trop grand pour Elias mais on en réduit l'espace avec des couvertures et les doudous qu'il a reçus. Elias s'y blottit.

En buvant le thé brûlant que Nour lui a préparé, Stéphanie se dit qu'il y a longtemps qu'elle ne s'est pas sentie aussi heureuse.