Opinions

Une opinion de Ismaël Saïdi (comédien, auteur de la pièce "Djihad"), Tewfik Sahih (enseignant, fondateur du think tank "Pensée d’islam en Belgique"), Zehra Günaydin (doctoresse, membre du précédent EMB), Michael privot (islamologue).


Récemment, le Vice-Président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Jean-Claude Marcourt, a mis sur pied une commission avec mandat de produire des recommandations sur la mise en place d’un curriculum universitaire visant à former des imâms, des aumôniers, des professeurs de religion islamique ou encore des cadres associatifs « du cru ». L’idée maîtresse : tarir l’importation de clercs musulmans en produisant localement des cadres parfaitement rompus aux arcanes de la neutralité belge, empreints de nos valeurs et de nos références, car « bien de chez nous ».

Il est trop tôt aujourd’hui pour savoir quels seront les résultats de ce projet ambitieux. Cependant, il nous paraît impératif de ne pas limiter à la formation de ces cadres l’émergence d’un islam de Belgique, ou plus précisément européen, qui se voudrait inclusif, intégrateur, émancipateur et respectueux de son contexte. L’émergence de cet islam ne peut se limiter à des considérations philosophiques et théologiques, mais doit aussi s’enraciner dans des institutions communautaires efficaces et ambitieuses qui planteraient les germes d’une pensée positive de l’islam. En effet, il est indispensable de fournir un environnement institutionnel au sein duquel ces cadres pourront déployer leurs connaissances et leurs savoir-faire au bénéfice des communautés musulmanes et de l’ensemble de notre communauté nationale.

Aujourd’hui, il faut faire le constat douloureux mais lucide que les structures communautaires musulmanes sont en ruines : l’Exécutif des Musulmans de Belgique (EMB) ne parvient pas à gagner en légitimité auprès des populations musulmanes et a été contraint de réduire sa base effective aux quelques dizaines de mosquées officiellement reconnues par l’Etat. De par la complaisance inacceptable de tous les gouvernements belges qui se sont succédés depuis 40 ans, la mise sous tutelle de l’EMB par certains pays d’origine en vue de contrôler leurs diasporas respectives, a achevé d’en faire un organe sans véritables moyens d’action et dont il conviendra de repenser en profondeur l’organisation et la fonction. Quant aux mosquées, élément crucial du maillage des communautés musulmanes, centres potentiels de diffusion de savoirs et de connaissances, elles n’ont jamais véritablement été l’objet des préoccupations politiques et communautaires en tant que telles.

Les fédérations de mosquées existantes, divisées par nationalités, idéologies ou approches théologiques, ont des forces et des intérêts divergents qui ne facilitent pas la coopération, que ce soit du niveau local au niveau national. Bref, rien n’existe qui favorise l’émergence d’un islam qui se déclinerait dans la grammaire culturelle, sociale, économique et politique de notre pays. L’islam se retrouve ainsi condamné à l’étrangeté, à l’absence d’enracinement voire à la déterritorialisation complète. Avec pour conséquence des discours « hors sol » et simplistes qui n’offrent aux musulman-e-s aucune possibilité d’approfondir et d’intérioriser la richesse spirituelle de leur foi.

Or, dans le contexte « post-Charlie », un certain nombre d’autorités nationales et européennes s’interrogent quant à la possibilité d’un cadrage renforcé de l’organisation du culte musulman. Nous en voulons pour preuve l’engouement suscité par la récente loi autrichienne à ce propos. La quête au nouveau paradigme bat son plein. Les musulmans, quant à eux, rentrent la tête entre les épaules, une fois de plus, résignés à attendre le coup de boutoir qui suivra un prochain attentat jihadiste, malheureusement inévitable.

En aucun cas ils ne se considèrent comme des forces de proposition qui pourraient susciter dès à présent un débat constructif, et certainement plus serein qu’il ne pourra jamais l’être après la prochaine catastrophe.

En tant que musulman-e-s actif/ve-s dans la société civile et concerné-e-s par la situation de nos communautés, nous lançons aujourd’hui des pistes de réflexion ambitieuses pour sortir du marasme ambiant, en essayant d’explorer ce que pourrait apporter un équilibre délicat entre une extension maximaliste de l’intervention d’un Etat neutre en matière d’organisation du culte et des standards exigeants que s’imposeraient les institutions communautaires musulmanes. Quitte à ce que cela serve d’exemple pour d’autres cultes dont l’institutionnalisation est également problématique. Nous partons du principe qu’il est préférable de s’infliger à soi-même un mal nécessaire plutôt d’attendre qu’il nous soit imposé par la force, inéluctablement, comme le fit Napoléon envers les Juifs de France en leur imposant sa réforme.

Dès lors, pour réussir le pari d’un islam de Belgique, il est impératif de mettre en œuvre les actions suivantes :

  1. Arrêt de l’ouverture et de la construction de toute nouvelle mosquée préalablement à l’établissement d’un « plan urbanistique-mosquée » au sein de chaque commune avec une population musulmane suffisamment importante. Chaque commune devra cartographier les mosquées existantes, leur répartition géographique et théologique, leur fréquentation les vendredis, les quartiers à forte densité de population musulmane et explorer, en concertation avec les communautés musulmanes locales dans leur diversité, les endroits où de nouvelles mosquées pourraient être installées, avec le soutien des autorités locales, en cas de saturation des mosquées existantes, en favorisant l’implantation de mosquées « de quartier » visant à éviter les déplacements urbains et interurbains inutiles.
  2. Obligation imposée à toutes les mosquées d’être reconnues par l’Etat endéans les 5 prochaines années sur base d’un cahier des charges précis énumérant leurs droits et devoirs. Chaque mosquée devra procéder à l’établissement d’une « communauté islamique locale » (équivalent de la fabrique d’église) avec un statut juridique indépendant, et soumise, comme toute organisation, au dépôt des comptes et à leur audit indépendant. Elles veilleront à ce que leurs conseils d’administration soient paritaires entre hommes et femmes. Toute mosquée qui ne sera pas en règle sera fermée par les autorités. Toute mosquée qui n’aura pas commencé le processus de reconnaissance sera fermée par les autorités compétentes.
  3. Sur base d’un plan d’investissement négocié, pour chaque mosquée, avec la Province en Wallonie et Flandre et la Région à Bruxelles, la collectivité contribuera au financement des travaux nécessaires à la mise aux normes des bâtiments en matière de sécurité incendie, d’hygiène, d’isolation, d’économie d’énergie et d’accessibilité pour les personnes moins valides. Les mosquées devront obligatoirement être ouvertes aux femmes, en leur offrant les mêmes conditions de confort matériel que pour les hommes. Devenues ainsi lieux publics, les mosquées devront être ouvertes à toute personne musulmane ou non qui souhaiterait assister à l’office ou visiter les lieux. Ce financement devra se faire ex-ante et permettre ainsi aux musulmans d’obtenir des lieux de culte agréables et dignes.
  4. Obligation pour les imâms de délivrer les prêches du vendredi dans la langue de la région où ils se trouvent. Il est inacceptable qu’après plus de 50 ans d’une présence importante de musulmans en Belgique, les prêches ne puissent être communiqués dans nos langues nationales. Pour les imâms déjà reconnus, une période de transition sera instaurée au cours de laquelle ils auront pour obligation de compléter leurs connaissances avec examen de validation. Les prêches seront obligatoirement diffusés en live stream sur le site web des mosquées de telle sorte qu’ils soient accessibles aux personnes qui ne peuvent se rendre à la prière ainsi qu’à toute personne intéressée par le contenu des messages délivrés. De la sorte, les imâms seront obligés d’améliorer la qualité et le niveau de leurs prêches, tout en fournissant une offre de discours constructive.
  5. Obligation pour les imâms d’être détenteurs d’un grade académique ou équivalent dans des domaines pertinents pour leur fonction. Pour les imâms déjà nommés qui ne pourraient démontrer un tel parcours, une période de transition sera instaurée pour permettre leur mise à niveau, en coordination avec l’EMB. En attendant la publication et la mise en œuvre des recommandations de la Commission Marcourt, un moratoire sera appliqué quant à la nomination de tout nouvel imâm, en particulier des imâms « importés », et ce tant qu’un tableau d’équivalence des diplômes, un système efficace de test linguistique et un module de formation aux réalités politico-sociales de la Belgique ne seront pas mis sur pied. Les nouveaux imâms seront désignés par l’EMB en fonction des spécificités de chaque communauté islamique locale.
  6. Mise en place rapide d’un projet de « mosquée pilote » par région qui serviront de centres de diffusion du renouveau d’un islam pacifique, inclusif, égalitaire et œcuménique. Ces « mosquées pilotes » seront caractérisées par une présence paritaire des femmes dans l’auditoire ainsi qu’au Conseil d’administration. Elles seront des lieux de vie inclusifs de toute la diversité de l’islam. Les prêches diffuseront et contribueront à l’articulation concrète de cet islam européen conciliant vie spirituelle épanouie et inclusion au cœur de la Cité.
  7. Adoption par l’EMB d’une charte interne quant au respect de toutes les tendances et options théologiques et juridiques, passées ou contemporaines, existant au sein des communautés, sans jugement de valeur, dans le cadre de la reconnaissance de mosquées, des imâms (hommes et femmes), des aumôniers ainsi que du contenu des cours de religion islamique. L’EMB n’est pas l’Exécutif des sunnites malékites ou hanéfites de Belgique, mais des musulmans dans l’ensemble de leur diversité, qui doivent être également respectés dans le cadre de la gestion du temporel de leur culte.
  8. Mise sur pied par le Ministère des Cultes d’un fonds dédié à la production de traductions et de vulgarisations de qualité de traités en sciences islamiques classiques et contemporaines pour renforcer l’offre disponible sur le marché belge, présentement extrêmement limitée et d’un niveau déplorable. Le fonds serait géré conjointement par l’EMB, le Ministère des Cultes et des universitaires spécialistes de l’islam en provenance des trois communautés linguistiques de notre pays.
  9. Mise sur pied et financement de programmes d’échange internationaux entre mosquées et instituts universitaires islamiques promouvant activement le développement de pensées islamiques contemporaines, ancrées dans leurs contextes nationaux respectifs (par exemple : Bayan Claremont de l’Université Claremont Lincoln et le Zaytuna College (USA), Université d’Etat Islamique Syarif Hidayatullah (Indonésie)).
  10. Mise en place d'un volet général d’histoire des religions au sein du nouveau cours de citoyenneté proposé dans les écoles. Il montrera la contribution effective de toutes les grandes religions et philosophies à notre héritage désormais commun. Cela participera au renforcement d’un sentiment d'appartenance à une identité européenne commune à tous les jeunes élèves, comme fondation nécessaire au développement de politiques de « faire-ensemble » favorisant l’inclusion au lieu de l’exclusion.
Il ne pourra être fait l’économie d’une réflexion plus large sur le rapport de nos sociétés à la pratique religieuse dans le monde du travail par exemple. Bien que le code du travail soit très ouvert sur la question, la pratique concrète des employeurs et des syndicats est extrêmement frileuse en ce domaine. En complément aux réformes auxquelles nous appelons, il serait intéressant que le Législateur définisse, en concertation avec les partenaires sociaux et les représentants des différents cultes et de la laïcité organisée, un cadre de négociation réglementaire qui permette, sur demande des travailleurs, d’organiser des espaces communs de recueillement sur le lieu de travail. Cela s’inscrirait dans l’évolution structurelle, au niveau européen, du concept de « work-life balance », comprenant les demandes de temps dédiés, entre autres, à la méditation dont il est prouvé aujourd’hui qu’elle a un impact positif sur la productivité des travailleurs.

Nous anticipons que ces propositions ne manqueront pas de déranger bon nombre d’habitudes et d’approches traditionnelles en matière d’organisation du culte, tant en intra qu’en extracommunautaire. Les défis de l’époque nous contraignent cependant à l’excellence, à sortir des sentiers battus, à la prise de responsabilités et de décisions susceptibles de déranger certaines parties prenantes et des intérêts bien compris. De tous côtés.

Nous sommes convaincus que l’heure de l’indécision touche à sa fin et que l’avenir paisible et épanoui des communautés musulmanes d’Europe se joue pour le moment. La cohésion de notre communauté nationale est aujourd’hui en jeu. Il est impératif de saisir les opportunités que nous impose la crise profonde que nous traversons pour rebondir et fonder les bases de cet islam des lumières que tant d’entre nous appellent de leur vœux depuis trop longtemps. C’est sans aucun doute en Europe que nous puiserons les forces nécessaires pour reconstruire le rayonnement d’un apport civilisationnel de cette belle et grande religion qu’est l’islam.