Opinions Pour le Ressort : Didier Brissa (Godzilla junior), Maximilien Lebur (Captain Atom), Laurent Lefils (Mister Burns), Sylvain Poulenc (Docteur Folamour), Michel Recloux (Insectosaure), Olivier Starquit (Dr Manhattan) ressort.domainepublic.net

Dans Fukushima, il y a "ushima". Nous ne savons pas ce que ça veut dire. Mais au vu du reste du mot, on peut affirmer que pour l’instant, au Japon, c’est la merde. Le Japonais est stoïque, nous dit-on : "Il ne montre pas sa douleur", " il n’y a pas de pleureuses", " ils ont tout perdu sauf le sourire". Aucun Japonais ne se sent-il au bord d’un précipice écologique et économique ? C’est pourtant bien là que le besoin d’énergie de ses entreprises a conduit le Japon. Ces entreprises qui doivent payer aux actionnaires de plus en plus de dividendes et offrir au public de plus en plus d’objets à consommer. La centrale nucléaire a bien résisté au tremblement de terre, habituel au pays du Soleil Levant. Celui-ci a cependant été particulièrement violent. Comme il est plus rentable d’établir ce type de centrale près de la mer, les refroidisseurs ont été submergés par la deuxième catastrophe, le tsunami. Quoi qu’il arrive maintenant, la troisième catastrophe, écologique, a déjà eu lieu. Les nuages radioactifs se sont baladés au-dessus du Japon, voire tout autour de l’hémisphère nord. L’Océan pacifique a aussi pris sa dose de contamination par les eaux radioactives.

On parle cependant nettement moins de la quatrième catastrophe qui attend la population japonaise : la catastrophe économique. Naturelles, ces catastrophes ? Quelques semaines après le tremblement de terre, un des plus puissants au monde; après le tsunami, qui a déjà fait près de 10 000 morts et plus de 12 000 disparus; et en pleine fusion partielle du cœur des réacteurs 1, 2 et 3, qui fera un nombre incalculable de victimes, la bourse de Tokyo continue tranquillement son petit bonhomme de chemin, comme si de rien n’était. Certes, elle baisse un peu. Le yen s’envole, ce qui tracasse le G7. De manière indécente, les économistes parlent des "lourdes pertes" que vont subir les assureurs, japonais ou étrangers. Enfin, pas tous, les centrales de Fukushima n’étant plus assurées depuis 6 mois Et le cynisme ne s’arrête pas là. Trends Tendance rassure : "Le séisme n’est pas une catastrophe pour nos entreprises". Remettons-en une couche : certains doivent déjà se frotter les mains en spéculant sur les bénéfices qu’ils réaliseront pour reconstruire tout ce qui a été dévasté. Après tout, les Trente Glorieuses n’ont-elles pas eu lieu juste après la guerre ? Comme toujours en pareil cas, les conséquences économiques ne sont pas catastrophiques pour tout le monde. Elles le sont uniquement pour ceux qui ne vivent pas de la bourse ou qui n’ont pas su acheter un billet d’avion à 4 000 euros.

Personne ne peut être tenu pour responsable des catastrophes naturelles. Mais ce n’est pas le cas des catastrophes artificielles, liées aux activités humaines. Ce sont nos choix de société qui conduisent à construire toujours plus de centrales nucléaires : acheter toujours plus, faire tourner l’économie de marché, consommer encore et encore, avoir des besoins d’énergie sans cesse croissants pour les machines des usines Il faut que ça tourne, sinon c’est la fin - en tout cas, la fin du système. Cette course à la croissance nous mène directement vers des catastrophes écologiques et sociales de plus en plus graves et de plus en plus nombreuses. Les liquidateurs - respect total pour le dévouement de ceux qui font tout pour arrêter la catastrophe - sont au travail dans toutes les centrales pour intervenir en cas d’accident majeur afin de limiter les conséquences. Ils connaissent les risques et les affrontent. "Certains liquidateurs [de Tchernobyl] jugent qu’il faudrait en finir avec cette énergie." Mais comment croire que nos centrales sont sans risques quand les patrons recrutent pour ce poste ? Et s’ils le font, ce n’est certainement pas par charité, sinon, ils paieraient mieux leurs employés et ils construiraient des centrales plus sûres, avec plusieurs enceintes de confinement par exemple, ou en dehors de zones à risque. Ou ils n’en construiraient pas du tout et se tourneraient vers les énergies vertes. Quand une éolienne tombe, il suffit de s’écarter de quelques mètres. Ensuite, on peut s’en approcher pour la relever sans danger de développer un cancer.

La Bourse est une centrale économiconucléaire. Elle est soi-disant sous contrôle, ses mouvements financiers sont régulés par la "main invisible" du marché. Mais "le risque zéro n’existe pas", bien loin de là ! Comme dans une centrale nucléaire, les risques sont prétendument faibles. C’est oublier un peu vite les très nombreux éclatements de bulles spéculatives qui ont affecté différentes régions de la planète : Amérique latine, Russie, Japon, déjà, et Asie du Sud, Etats-Unis et Europe pour ne prendre en compte que les deux dernières décennies. Les bourses flanchent : réforme-t-on drastiquement le système ? Non. On applique des "stress-tests" au secteur bancaire. Les conséquences de ces "accidents" sont par contre très chèrement payées par la population et par la nature.

Three Mile Island, Tchernobyl et maintenant Fukushima sont des accidents qu’il était - paraît-il - impossible de prévoir. S’attaque-t-on drastiquement aux problèmes engendrés par le nucléaire ? Non. On appliquera des "stress-tests" au secteur nucléaire. Ici aussi, les conséquences de ces "accidents" sont très chèrement payées par la population et par la nature. Les stress tests rassurent. L’important n’est pas de sécuriser mais de donner l’impression que tout est sous contrôle. Et, donc, d’éviter les débats de fond(s). Frédéric Lordon appelle à fermer la Bourse. Fermer celle de Tokyo devrait être la première étape, lançant le mouvement général. Ce slogan s’applique également aux centrales nucléaires. Les bourses comme les centrales nucléaires, "il faut les fermer toutes !". Avant que toutes, elles nous pètent à la gueule !

Pierre De Myttenaere, ingénieur civil retraité

L’accident nucléaire de Fukushima après ceux de Three Miles Island et de Tchernobyl soulève à nouveau les problèmes de dangerosité propre au nucléaire civil que certains traitent sur la place publique de manière factuelle et réductrice plutôt que de le resituer dans une vision globale des moyens de production d’énergie existants et envisageables avec leurs avantages et inconvénients propres.

Le nucléaire souffre d’une tare natale : son utilisation militaire à l’origine et son aspect physique mystérieux : des neutrons qui coupent en deux des atomes d’uranium libérant une grande quantité de chaleur utile et de la radioactivité nocive qu’il faut à tout prix empêcher de détruire les cellules vivantes; si l’on peut arrêter instantanément la production de neutrons, on est dans l’obligation de se blinder contre la radioactivité et d’évacuer son dégagement de chaleur propre qui décroîtront à leur rythme ce qui n’a pas pu se faire dans les accidents majeurs précités et dont les conséquences humaines seront plus difficiles à chiffrer que pour les accidents non nucléaires dans les charbonnages, les risques industriels (Seveso), la pollution des villes, etc. Si on a développé l’énergie nucléaire malgré la connaissance des dangers qu’il comporte, c’est qu’il possède des avantages éminents : il ne consomme pas d’oxygène, ne rejette pas de CO2 dans l’air, sa consommation de combustible est très réduite, les rechargements sont très espacés, on n’est pas à la merci d’un pays fournisseur, etc. et par des solutions techniques avancées, on pourrait arriver à en faire une énergie renouvelable ! Le problème des énergies fossiles n’est pas moindre. Si vous avez suivi Kyoto, Copenhague et Cancun, l’accroissement de la teneur en CO2 dans l’air pourrait entraîner des conséquences à la limite fatales pour la survie de l’humanité; mais on refuse de l’admettre : "Touche pas à mon confort domestique, à ma voiture, etc. !" On peut construire un sarcophage autour d’une centrale nucléaire accidentée; quant au CO2 nous irons avec lui dans le sarcophage ! Voir des éoliennes dans le paysage ou au large ne doit pas nous faire oublier qu’il faut plus ou moins 1500 éoliennes pour fournir annuellement la même quantité d’énergie qu’un seul réacteur nucléaire et qu’on ne commande pas le vent; c’est pourquoi il faut disposer en réserve d’un relais de centrales fonctionnant aux hydrocarbures en cas de calme plat. Bien sûr, il faut développer des énergies alternatives, si possible renouvelables pour réduire la part "dangereuse" du nucléaire et des hydrocarbures, mais celles-ci : cellules photovoltaïques, éoliennes, usines marée-motrice, biocarburants, pellets de bois du Canada, etc.. ne sont que des joujoux à côté des solutions qu’il faudra trouver pour satisfaire une population de 9 milliards d’habitants et c’est pour bientôt. En coulisse, les savants et ingénieurs travaillent à des solutions d’avenir : la fusion nucléaire sans déchet radioactif ou l’hydrogène combustible liquide de l’avenir, mais on ne voit pas venir grand-chose. Je pourrais allonger l’analyse avec davantage de faits et de chiffres.

Tournons-nous maintenant vers l’unique demandeur d’énergie : les humains ! Ils veulent bien faire un effort limité pour consommer moins d’énergie; nous savons tous aussi qu’il est difficile de sacrifier du nécessaire, parfois de l’indispensable, comme notre santé, à notre confort ou notre plaisir. Arrivera-t-on à changer nos attitudes ? Certains politiciens, toujours soucieux de leur avenir personnel immédiat, utilisent la "peur énergétique" pour s’attirer des électeurs, des adeptes, plutôt que de proposer des solutions valables à long terme ! La politique locale est mal structurée et biaisée par les rivalités partisanes devant les choix à faire face aux grandes options planétaires. On voit souvent des pays voisins avoir des politiques opposées en ce domaine. On parle de plus en plus de la nécessité d’une gouvernance mondiale pour arriver à des solutions aux problèmes de nature mondiale, dont l’énergie. Peut-être faudra-t-il un jour revenir à la solution des années de guerre et réinventer les "tickets de rationnement"; n’a-t-on pas déjà introduit des bons de pollution monnayables entre entreprises ?