Opinions

JOSEPH HENROTIN, Membre du Réseau multidisciplinaire en études stratégiques (1) et rédacteur en chef adjoint de «Défense & sécurité internationale»

Entamée sous la précédente législature la nécessaire réforme de l'armée va bon train. L'achat de nouveaux matériels, des avancées pour le personnel, un intérêt certain pour la recherche sur les questions stratégiques et la parution de divers documents -dont la qualité est soulignée à l'étranger- le prouvent indubitablement. Certes, les budgets ne sont pas au meilleur de leurs formes mais de nombreuses lacunes sont en voie d'être comblées, un véritable bénéfice pour la Défense européenne.

Un problème d'ordre technique

Examinant les modernisations prévues dans le «Plan directeur de la Défense» de décembre 2003, j'avais alors constaté que le ministère définissait en termes très précis les systèmes devant remplacer nos chars Léopard, en service depuis la fin des années 1960. Car le char conserve une utilité certaine -notamment en combat urbain ou dans les missions de maintien de la paix- et les modernisations militaires, un peu partout dans le monde, montrent qu'il n'est pas prêt à disparaître des arsenaux. Traditionnellement, on considère que ses missions sont de combattre d'autres chars, d'appuyer l'infanterie -y compris dans un combat urbain qui se répand de plus en plus largement- et de servir de levier psychologique. De Mitrovica à l'Irak, la majorité des experts estiment qu'il existe un nouvel intérêt pour le char. Aussi, avec raison, le ministre puis le chef d'état-major l'ont rappelé encore récemment, nos chars seront remplacés.

Mais, en page 13 du plan directeur (2), la Défense précise qu'elle va acheter des engins dotés d'une «capacité feu tendu de calibre 90mm», un embryon de «cahier de charge» répété dans le document publié à l'issue du Conseil des ministres du 9 janvier 2004, qui indique l'acquisition de «véhicules blindés sur roues (...). Une des versions (+/- 55 véhicules) sera équipée d'une capacité de tir direct d'un calibre maximum de 90mm». Le problème n'est alors pas le fait que le «char» s'allège parce qu'il abandonne la chenille pour les roues. Les armées italiennes, françaises, espagnoles et américaines y sont partiellement passées. Plus léger, l'engin est plus rapidement envoyé sur les théâtres de crise, répondant aux défis d'aujourd'hui. Plutôt, il convient de s'interroger sur l'utilité de ces engins, dont le calibre apparaît inadapté aux missions d'un char: dans les pays cités, le calibre des engins est d'ailleurs de 105mm. Plus largement, depuis le début des années 1990, la tendance est à l'adoption de calibres de plus en plus importants (105 et 120mm) car les blindés que ces chars auraient à combattre ont des blindages de plus en plus épais, que le 90mm ne parviendra pas systématiquement à percer. Ailleurs -en Russie et en Chine, grands exportateurs- on travaille avec un calibre de 125mm. Dans le même temps, il faut également savoir que même des véhicules de combat de l'infanterie disposent de calibres supérieurs (le BMP-3 russe et sa version chinoise disposent d'un canon de 100mm, capable notamment de lancer des missiles antichars). Autrement dit, nos «chars» ne seront que d'une utilité limitée. Pire, la portée de leurs obus pourrait être plus faible que celle de véhicules de combat adverses, risquant de mettre nos équipages en danger.

Au surplus, nous serions les seuls en Europe à utiliser un tel calibre. Les Français, qui ont mis en service l'ERC-90 en 1977, qui reste en service de façon limitée, ne tarderont d'ailleurs pas à les remplacer. Le risque encouru est alors de ne plus être «interopérables» avec nos alliés de l'Union européenne et de l'OTAN: plus moyen, par exemple, de puiser dans les stocks d'obus de nos alliés. De facto, la littérature confirme ce fait, appuyé par plusieurs discussions avec des officiers britanniques, suisses, français et israéliens, dont le moins que l'on puisse dire est que leur expérience du combat blindé est particulièrement riche.

Un problème politique

Seules deux firmes au monde produisent le 90mm: la brésilienne Engesa (dont le modèle est quasiment périmé) et la belge CMI; MECAR fabriquant les obus (pas question, en effet, d'utiliser les stocks d'obus de 105mm de nos Léopard). Mais on constate aussi rapidement que le catalogue de CMI indique qu'elle développe aussi un canon de 105mm, reconnu aux Etats-Unis comme l'un des meilleurs du monde. Pourquoi, dès lors, ne pas l'acheter? Certes, il y a la question du coût, plus élevé que celui du 90mm. Mais ne faudrait-il pas alors renoncer à l'investissement plutôt que le gaspiller? Ou acheter moins pour acheter mieux? A moins que le gouvernement ne veuille se passer définitivement de chars, reniant ses précédentes déclarations?

Certes, légalement, tout est en ordre. Indiquer dans le plan directeur que l'on va acheter un canon de 90mm facilitera la publication du cahier des charges et le choix (belge) de la firme qui le fabriquera. Mais ce pourrait tout autant être le cas si le 90mm était abandonné, au profit du 105mm. En effet, nous ne sommes pas obligés de lancer un appel d'offre et nous pouvons favoriser des firmes nationales. La législation européenne -l'article 296 du traité de Nice- autorise les Etats de l'Union a ne pas respecter les règles de concurrence pour les acquisitions de défense. Dernièrement, ce fut le cas pour l'achat de fusils-mitrailleurs de la FN, alors que la Défense avait lancé un appel d'offre à l'attention de plusieurs firmes.

Reste la question de l'utilité d'un investissement lourd que représente l'achat de 55 véhicules dotés d'un 90mm. Certes, comme me l'indiquait un officier, nous ne sommes pas engagés dans des opérations «de haute intensité» nécessitant des chars. Mais dans le même temps, le plan directeur de 2003 indique clairement, et avec sagesse, que la Défense doit aussi être capable de mener de telles opérations. Or, les matériels resteront en service durant un minimum de 30 ans et personne ne peut prédire quelles seront les contingences auxquelles nous feront face dans dix ans. Les Canadiens et les Australiens, dans leurs débats respectifs, ne s'y sont d'ailleurs pas trompés. Ayant moins de chars que l'armée belge actuellement, ils veulent conserver sa fonction, quitte à remplacer leurs Léopard par des engins plus adaptés, à roues sans doute mais avec un 105mm.

Or, hasard ou fausse coïncidence, il se fait également que le canon de 90mm de CMI a été testé par la firme Steyr qui avait déjà fabriqué les 60 blindés Pandur (6x6 roues) achetés par notre armée. La sagesse logistique voulant une harmonisation du parc de véhicules, le gouvernement chercherait-il à acheter une combinaison (le véhicule Pandur doté d'un 90mm) qui n'a encore été achetée par personne en tant que char? Mais une combinaison qui, en l'occurrence, est fabriquée par EMI à Aubange, sans que ne soit posée la question d'un mixte plus adapté, soit entre un véhicule 8x8 (roues) plus lourd et le canon de 105mm (l'actuel Pandur 6x6 étant trop léger pour un calibre de 105mm)?

Le poids des industries

A ce stade, force est de constater que personne, au niveau du personnel politique, n'a contesté le choix fait, à l'exception d'un député qui m'a accordé une interview pour le magazine «Défense & sécurité internationale» de ce mois. Aussi, derrière le paravent de la complexité technique, quelle peut être la part prise par les entreprises de défense? L'affaire de la vente d'une ligne de production de munitions à la Tanzanie par New Lachaussée tend à le montrer: il existe bien un lobbying de défense à l'égard de nos représentants. Ce lobbying est certes nécessaire et il est inutile de tenter de le cacher (ce n'est jamais que du marketing) mais ne devrait-il pas être mieux contrôlé? D'ailleurs, ce remplacement de nos chars est-il réellement plus compliqué à comprendre dans ses enjeux qu'un ajustement de notre droit fiscal?

L'enjeu, à ce stade politico-économique, ne se situe plus tellement en termes financiers, légaux, de sécurité de nos hommes, d'image de nos forces, de construction d'une Défense européenne, de cohérence entre notre discours et nos actes ou de la préservation de l'emploi et de nos compétences industrielles. C'est d'abord et avant tout une question de capacité de la sphère politique à travailler sur des sujets techniques qu'elle méconnaît parfois au détriment de la Défense et de ses hommes, de notre image auprès de nos alliés, comme des industries de défense.

(1) Doctorant en sciences politiques, ULB et membre du Réseau multidisciplinaire en études stratégiques Webhttp://www.rmes.be. L'auteur s'exprime à titre personnel.

(2) Les documents dont il est fait ici mention sont disponibles sur le site Webhttp://www.mil.be.

Titre et sous-titre sont de la rédaction.

© La Libre Belgique 2005